Rona a beaucoup changé depuis 2012, quand Lowe’s a tenté une première fois de l’acheter, jusqu’à cette semaine, quand Lowe’s a annoncé une importante rationalisation au Canada. Retour sur l’évolution de Rona, en trois époques. 

Isabelle Dubé Isabelle Dubé
La Presse

2012

Nombre de magasins : 291 magasins « corporatifs », 20 franchisés, 511 affiliés et indépendants

Ventes : 4,88 milliards

Profit : 8,03 millions

Nombre d’employés : 28 000

PDG Rona : Robert Dutton (1992-2012)

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Robert Dutton, ex-PDG de Rona

• Lowe’s veut acheter Rona pour 1,76 milliard de dollars, mais l’offre est refusée. C’est la deuxième offre en six mois.

• À la veille d’une campagne électorale, l’offre ébranle les politiciens et la population qui ne veulent pas laisser l’entreprise aux mains des Américains.

• Le gouvernement Charest dégage un fonds spécial de 150 millions pour aider au sauvetage de l’entreprise.

• Lowe’s ne détient que 2 % des parts de marché au Canada et Home Depot, arrivée au Québec en 2000, en détient 16 %. Rona est devant avec 19 %.

Rona a pris de l’expansion au Canada. Elle est devenue une entreprise canadienne avec un modèle d’affaires particulier, un groupement d’achat avec des magasins corporatifs et des franchisés indépendants avec une autonomie. Rona atteint le maximum au niveau de ses ventes. Pour améliorer les performances, on rationalise les opérations et on réduit les coûts.

Louis Hébert, professeur titulaire au département de management de HEC Montréal

Rona a subi pendant des années la pression des grandes surfaces spécialisées et a modifié son modèle d’affaires. L’entreprise a fait des acquisitions pour augmenter son volume. Elle augmente le volume par catégorie de chacun des items, ce qui permet de baisser le prix. Rona a de petites quincailleries, alors elle doit trouver une façon d’aller chercher du volume. C’est un défi, contrairement à Home Depot, qui a déjà un réseau standardisé.

JoAnne Labrecque, professeure à HEC Montréal spécialisée en commerce de détail

2016

Nombre de magasins : 214 magasins « corporatifs », 20 franchisés, 282 affiliés (Rona ne précise plus alors le nombre exact des quelque 200 magasins indépendants). Total de 516 magasins, en excluant les indépendants.

Ventes (exercice 2015) : 4,23 milliards

Profit : 68,01 millions

Nombre d’employés : 23 000

PDG Rona : Robert Sawyer (2013-2016)

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Robert Sawyer, ex-PDG de Rona

• Le conseil d’administration est changé et contrôlé par une majorité d’Ontariens.

• Lowe’s achète Rona pour 3,2 milliards de dollars.

• Les dirigeants et les actionnaires de Rona se réjouissent de la transaction.

• Le numérique prend des parts de marché.

La forte croissance de Rona s’est faite aux dépens de sa rentabilité. Il y a eu une transition dans le marché. C’est la montée du commerce électronique. L’impact n’est pas déterminant, mais progressivement, Amazon commence à prendre des parts de marché et Rona ne connaît pas la même croissance qu’auparavant. Il y a moins de place avec la concurrence et surtout la montée des joueurs régionaux Canac, BMR, Patrick Morin. »

« On savait que c’était bien payé, que le prix était bon. Lowe’s a payé cher et n’avait pas de compétences particulières pour améliorer le modèle de Rona. Et le modèle de Lowe’s est très différent du modèle de Rona. Rona est un rassemblement de marchands indépendants, une bête que Lowe’s n’a pas l’habitude de gérer. Ils ont tous des magasins corporatifs qui sont gérés de la même façon avec très peu d’autonomie locale. Le contraire de Rona. Il y avait donc des différences de modèle d’affaires. Lowe’s arrive avec des expertises et des compétences qui n’ont rien à voir avec le marché canadien.

Louis Hébert, professeur titulaire au département de management de HEC Montréal

On a un réseau de franchisés et une culture québécoise très forte. Chaque magasin a son système comptable, son système d’approvisionnement. Ce n’est pas simple à adapter. Quand on regarde le prix que Lowe’s a payé, on constate que probablement ils se sont dit : on va aller chercher du volume, on va optimiser, on va aller chercher des économies d’échelle.

JoAnne Labrecque, professeure à HEC Montréal, spécialisée en commerce de détail

2019

Nombre de magasins : environ 400 magasins Rona, sur un total de 600 magasins de Lowe’s Canada (Lowe’s, Rona, Réno-Dépôt, Ace et Dick’s Lumber)

Nombre d’employés : 33 000

PDG Lowe’s Canada : Sylvain Prud’homme (2013-2019)

PDG Lowe’s Canada par intérim : Tony Cioffi

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Sylvain Prud’homme, ex-PDG de Lowe’s Canada

• En novembre, Lowe’s annonce la fermeture de 34 magasins au Canada.

• Baisse des ventes au Canada, mais hausse aux États-Unis.

• Le modèle des très grandes surfaces est remis en question et atteint ses limites.

• La tendance de l’achat local.

On ne semble pas avoir une idée claire de ce qu’on veut faire avec l’entreprise. Sans amélioration significative des résultats, les propriétaires s’impatientent. Pour avoir des résultats rapides, il faut couper. Le Rona du futur va être rationalisé, il y aura des gammes de produits plus étroites, des produits différents. Et cette nouvelle-là, ce n’est pas la meilleure campagne de marketing. On peut imaginer qu’à court terme, il y aura une baisse des ventes. La question qu’il faut se poser, c’est : quelle est la patience des propriétaires ? S’ils perdent patience, ils vont revendre. Peut-être à certains joueurs québécois.

Louis Hébert, professeur titulaire au département de management de HEC Montréal

Le modèle d’affaires est encore en train de changer. Aujourd’hui, ça se passe par internet. Les entreprises n’ont pas le choix d’automatiser leur approvisionnement, d’avoir de plus grands entrepôts, la livraison. Il y a des franchisés qui ont quitté la chaîne pour Home Hardware et BMR. C’est au Québec qu’il reste le plus de franchisés. Dans un magasin corporatif, vous mettez un gérant, il va suivre les directives d’en haut. Maintenant, comment Lowe’s va-t-il réussir à maintenir cette relation avec les franchisés ? C’est un défi.

JoAnne Labrecque, professeure à HEC Montréal, spécialisée en commerce de détail

Sources : Notices annuelles de Rona inc., états financiers de Rona inc., Lowe’s Canada