Lino Saputo me confie qu’il n’a jamais voulu être un homme riche, que son ambition première a toujours été de créer des emplois, de la richesse, de permettre aux gens autour de lui de se réaliser.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

À 82 ans, Lino Saputo a décidé de laisser en héritage à ses petits-enfants le récit de son singulier parcours de jeune immigrant italien qui a quitté à 15 ans son petit village de Sicile pour se retrouver à Montréal, où il a modestement entrepris de jeter les bases de ce qui est devenu aujourd’hui une multinationale de la transformation laitière. Il a écrit un livre pour raconter son histoire et inciter les gens à réaliser leurs rêves, mais aussi pour dissiper les nuages qui ont assombri durant 40 ans sa vie d’entrepreneur.

Classé au premier rang des Québécois les plus riches avec une fortune estimée à 5,1 milliards, selon le magazine Forbes, Lino Saputo me confie d’entrée de jeu qu’il n’a jamais voulu être un homme riche, que son ambition première a toujours été de créer des emplois, de la richesse, de permettre aux gens autour de lui de se réaliser.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Classé au premier rang des Québécois les plus riches avec une fortune estimée à 5,1 milliards, selon le magazine Forbes, Lino Saputo se confie dans l’autobiographie Lino Saputo, entrepreneur – Vivre nos rêves, écrite en collaboration avec John Parisella.

Et tout au long de la lecture de son autobiographie intitulée Lino Saputo, entrepreneur – Vivre nos rêves, écrite en collaboration avec John Parisella, on sent bien toute l’affection et la reconnaissance que l’entrepreneur éprouve à l’égard des nombreux collaborateurs qui ont permis à Saputo de réaliser l’expansion phénoménale qu’on lui connaît.

Le récit, qui se déroule à la première personne, nous fait suivre le cheminement de Lino Saputo depuis son enfance dans le village de Montelepre, en Sicile, où ses parents exploitaient une fromagerie, jusqu’au départ forcé de son père pour le Canada, en 1950, dans la vague d’immigration italienne de l’après-guerre.

On avait une belle vie jusqu’à ce que la violence s’installe dans notre village lorsque, durant la guerre, un rebelle, Salvatore Giuliano, a échappé à la police et a commencé à semer la terreur. Cela a duré des années et mon père, qui n’arrivait plus à gagner sa vie, a décidé de partir avec mon frère aîné pour le Canada.

Lino Saputo

À l’âge de 13 ans, Lino Saputo hérite de l’entreprise de location de vélos que son frère avait lancée dans le village. C’est le seul moyen de subsistance pour la famille de sept frères et sœurs qui sont restés en Italie, mais le jeune Lino réussit en deux ans à faire croître son parc de vélos, ses capacités d’entrepreneur s’affinent déjà.

En 1952, toute la famille vient rejoindre le paternel à Montréal, mais Lino est bouleversé de voir combien son père est transformé. Autrefois fier fromager, il a été exploité comme travailleur agricole avant de travailler durement dans le secteur de la construction. Émacié, il a perdu sa vitalité et sa joie de vivre.

Lino se fait embaucher par une charcuterie italienne et cumule les boulots, dont celui de distributeur dans toutes les épiceries italiennes de Montréal, un réseau qui lui sera précieux. En deux ans, il parvient à économiser 500 $ et propose à son père de lancer une fromagerie.

« Je voulais qu’il retrouve sa dignité », précise Lino Saputo durant l’entrevue.

Ainsi naît, en 1954 dans le quartier Saint-Michel, la fromagerie Giuseppe Saputo e Figli, spécialisée dans la fabrication de mozzarella et de ricotta, où travaillent son père, sa mère et lui-même.

L’ombre insidieuse de la mafia

Même si c’est Lino Saputo qui a financé le démarrage de la fromagerie et qui en est le responsable des ventes et de la distribution – qu’il fait à vélo –, elle appartient à son père.

L’entreprise est modeste, mais se développe avec la popularité grandissante de la pizza à Montréal. Au fil des ans, d’autres membres de la famille se joignent à l’opération et le paternel décide de partager la propriété avec tous les enfants Saputo.

En 1964, Giuseppe accepte toutefois de céder 20 % des actions de Saputo à un ami natif de Montelepre, John DiBella, lui-même propriétaire d’une fromagerie au Wisconsin, qui s’engage à moderniser les équipements de l’entreprise.

Toutefois, deux semaines avant la conclusion prévue de cette transaction, John DiBella avise le père de Lino Saputo que la lettre d’intention sera plutôt signée par un associé, Joseph Bonanno. Or, Bonnano est un haut dirigeant de la mafia new-yorkaise, ce qu’ignore Giuseppe Saputo.

« DiBella a dit à mon père que Bonanno voulait obtenir la citoyenneté canadienne et que cela l’aiderait. Huit jours plus tard, Joe Bonanno s’est fait arrêter à Montréal. On n’a jamais donné suite à la lettre d’intention. Il n’en était pas question. Pourtant, on nous a associés durant des années à la mafia », déplore vertement l’entrepreneur.

Lino Saputo consacre un chapitre entier dans sa biographie aux torts irréparables que l’association de son entreprise à la mafia leur a causés, lui et à son entreprise. Dans les années 70, on a ressorti la lettre d’intention qu’avait signée Bonanno en laissant croire que la mafia avait infiltré l’entreprise, alors qu’il n’y avait jamais eu de transaction.

Si l’existence fortement médiatisée de la mafia a stigmatisé toute la communauté italienne de Montréal, elle a fortement nui à Saputo, qui a perdu, à l’époque, d’importants contrats avec les chaînes de supermarchés québécois. Lino Saputo a dû ramer fort pour s’en sortir.

« Je n’ai jamais donné de coups bas de ma vie. Dès qu’un Italien avait du succès, on l’accusait d’être un mafieux. Jamais je n’ai vécu au détriment des autres. On devenait coupable par association. » 

Comme immigrés italiens, c’est sûr qu’on connaissait des gens de la mafia, mais moi, je ne peux répondre que de ce que je fais. Je n’aurais pas pu devenir membre du conseil d’administration de la Banque Nationale, en 1989, si j’avais été lié à la mafia.

Lino Saputo

Lino Saputo affirme qu’il a vécu durant 40 ans avec un nuage de suspicion qui l’a profondément affecté et c’est pour dissiper ce nuage et laisser à ses petits-enfants une image conforme à ses valeurs qu’il a décidé d’aborder de front ce sujet dans sa biographie, de façon sobre, directe et sans hargne excessive.

Le fondateur de Saputo affirme toutefois qu’il a été totalement excédé lorsqu’une information en provenance d’Italie a réanimé, en 2008, 40 ans plus tard, des liens présumés de Saputo avec la mafia italienne dans une histoire de blanchiment d’argent.

« Là, j’étais président du conseil d’une société publique, je suis intervenu personnellement et j’ai décidé de poursuivre tous ceux qui avaient colporté ces fausses informations. L’auteur de cette calomnie a d’ailleurs admis en cour qu’il avait utilisé le nom de Saputo parce que je figurais sur la liste des fortunes de Forbes », déplore-t-il en poussant un large soupir.

« La réputation, c’est plus important que la richesse. Je n’ai jamais voulu devenir un homme riche. J’ai voulu que mon père, que mes frères et sœurs et que tous nos employés aient une meilleure vie », réaffirme Lino Saputo.

Une histoire improbable

Le récit de Lino Saputo est captivant. L’histoire de l’immigrant italien parti de rien et qui devient l’homme le plus riche du Québec est racontée sans narcissisme agaçant, avec une égale modestie et une volonté constante de remercier ceux qui lui ont permis de réaliser pareil parcours.

Jamais il n’occupe l’avant-scène. S’il progresse, c’est parce qu’il sait saisir les occasions et qu’il peut compter sur une équipe avisée pour les faire fructifier. Catholique pratiquant, il consent aussi qu’il a profité de la clémence du bon Dieu qui lui accordé une bonne santé.

Je suis lucide. Je ne serais rien sans mes collaborateurs. Ceux qui sont restés quand ça allait mal, ceux qui ont contribué à façonner nos valeurs, ceux qui ont mis leur talent au service de l’entreprise, je leur suis entièrement redevable.

Lino Saputo

À la suite du décès du paternel, Giuseppe Saputo, en 1981, Lino reprend les rênes de l’entreprise familiale après de difficiles négociations avec ses frères et sœurs. Saputo réalise des ventes de 50 millions.

En 1997, lorsque l’entreprise fait une première émission d’actions, ses revenus atteignent 450 millions. Aujourd’hui, Saputo affiche des revenus de 15 milliards et compte 65 usines au Canada, aux États-Unis, en Argentine, en Australie et en Grande-Bretagne qui emploient 16 800 personnes.

« J’ai écrit ce livre pour mes petits-enfants et mes collaborateurs, mais aussi pour nos 16 000 employés. Je souhaite leur faire partager nos valeurs et je vais tous les rencontrer et leur dédicacer un exemplaire.

« J’ai déjà fait le tour de toutes nos usines dans l’Ouest canadien avec la version anglaise. Et je vais faire la même chose aux États-Unis, en Argentine [une version espagnole est en voie d’impression], en Australie et en Grande-Bretagne », m’explique Lino Saputo.

À 17 ans, Lino Saputo a créé une entreprise pour redonner de la vitalité et de la fierté à son père immigrant qui vivait une difficile intégration au Canada. À 82 ans, c’est avec la même vitalité juvénile de l’époque qu’il a décidé de raconter son histoire afin de mieux transmettre les valeurs qui l’ont toujours guidé.

IMAGE FOURNIE PAR LES PRESSES DE L’EST

L’autobiographie Lino Saputo, entrepreneur – Vivre nos rêves, Lino Saputo, avec la collaboration de John Parisella, Les Presses de l’Est, 247 pages.