L’inflation risque de venir jouer les trouble-fêtes entre syndicats et employeurs, cette année, après avoir terminé 2021 à un sommet inégalé en trois décennies. Dans un contexte de poussée des prix, plus que jamais, la question salariale sera au cœur des négociations lorsque viendra le temps de renouveler les contrats de travail.

Publié le 29 janvier
Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

D’un côté, des représentants syndicaux qui plaident pour des hausses de salaire en évoquant l’érosion du pouvoir d’achat de leurs membres. De l’autre, des entreprises qui tentent de tempérer les demandes en affirmant que les pressions inflationnistes finiront par s’estomper : voilà le genre d’échange qui se retrouvera sans doute au cœur des pourparlers.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Karl Blackburn est président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec.

L’inflation ne vient pas simplifier les choses. Il y a un rapport de force qui est davantage du côté des employés. C’est amplifié par la pénurie de main-d’œuvre.

Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec

Syndicats, employeurs et spécialistes du droit du travail s’entendent sur un aspect : l’inflation ne devrait pas être à l’origine d’une forte augmentation des conflits de travail en 2022 après une année où ils ont été en forte progression.

Mesurée par l’indice des prix à la consommation (IPC), l’inflation a atteint le rythme de 4,8 % en décembre dernier. La hausse des salaires sur la même période est de 2,6 %.

« Il va y avoir de bonnes discussions aux tables de négociation, prévoit le secrétaire général de la Fédération des travailleurs du Québec (FTQ), Denis Bolduc. Les salaires, souvent, ça achoppe sur cette question entre les deux parties. »

À son avis, la question salariale reprendra le dessus après avoir cédé du terrain à des enjeux d’ordre normatif – qui ont généralement peu d’impacts financiers chez l’employeur – et concernant l’« aménagement travail-famille » au cours des dernières années.

Une remontée de conflits

Après une accalmie en 2020 en raison de la pandémie de COVID-19, pas moins de 262 000 travailleurs ont été touchés par des conflits de travail en 2021, selon les données préliminaires du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Cela représente quelque 795 500 jours-personnes perdus – que l’on obtient en multipliant le nombre d’employés touchés par le nombre de jours ouvrables perdus.

La dernière année a notamment été marquée par des débrayages dans les abattoirs d’Olymel (Vallée-Jonction) et Exceldor (Saint-Anselme) ainsi que dans le réseau des centres de la petite enfance.

Quelque 170 conflits ont été recensés par le Ministère – par rapport à 34 en 2020 – alors que 2021 a été « particulière », selon sa porte-parole, Catherine Poulin. Elle explique que dans les CPE, les grèves ont été comptabilisées par « regroupements d’accréditation ». Cela fait grimper le nombre d’arrêts de travail comptabilisés.

PHOTO TIRÉE DU SITE WEB LANGLOIS AVOCATS

L’avocat Yann Bernard est spécialisé dans le droit du travail.

Je ne serais pas surpris que les revendications syndicales se tournent de nouveau vers des aspects plus financiers. Je ne vois pas comment on y échapperait.

Yann Bernard, associé en droit du travail chez Langlois Avocats

Néanmoins, ce dernier ne s’attend pas à une progression fulgurante des grèves ou des lock-out. MM. Blackburn et Bolduc abondent dans le même sens, à l’instar du premier vice-président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), François Enault.

« C’est un facteur parmi tant d’autres, croit l’avocat François Longpré, spécialisé dans le droit du travail au cabinet BLG. Mais c’est dans leur coffre à outils [aux syndicats] pour demander plus de sous. On va en entendre parler aux tables de négociations. »

La CSN se prépare à aborder le sujet. Après la négociation des contrats de travail 2020-2023 dans le secteur public qui s’est terminée l’an dernier, le processus recommencera bientôt selon les règles en vigueur.

« On se penche déjà sur toute la notion d’indexation, de la perte du pouvoir d’achat, affirme M. Enault. On a toujours négocié des salaires, mais la notion d’inflation était moins présente. »

Un jeu de négociations

Le président du Conseil du patronat du Québec (CPQ) estime que l’on ne peut pas tout demander en évoquant l’inflation. Est-elle vigoureuse ou passagère ? Quel effet aura l’intervention des banques centrales sur la hausse des prix ? Les réponses ne sont pas claires, estime M. Blackburn. Des entreprises souffrent également des poussées inflationnistes, ajoute-t-il, et certaines risquent de ne pas avoir les reins assez solides pour répondre à toutes les demandes.

Il y a des organisations qui peuvent inclure ces augmentations dans leurs prix pour leurs clients, mais là où les marges sont plus faibles, comme dans la restauration et le commerce de détail, il y a des préoccupations.

Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec

Le premier vice-président de la CSN voit les choses d’un autre œil.

« Si l’inflation est à 5 % et qu’un employeur arrive en proposant des hausses entre 1 et 2 %, on s’entend que ça ne fonctionnera pas, lance M. Enault. Si des augmentations de 3 % fonctionnaient quand l’inflation était à 2,5 %, une hausse de 1 % ne fonctionnera pas si les prix augmentent de 5 %. »

Dans certains cas, croit le CPQ, on peut trouver un compromis avec un contrat de travail qui comporte des dispositions d’indexation des salaires si l’inflation est supérieure aux augmentations prévues.

Cela avait été le cas pour les quelque 550 travailleurs de l’usine de transformation d’Exceldor à Saint-Anselme, dans Chaudière-Appalaches, qui avaient accepté les offres patronales en juin dernier après une grève d’environ un mois.

M. Blackburn croit que de « nouveaux paramètres », comme des dispositions d’indexation, devraient se retrouver dans plusieurs conventions collectives le temps de déterminer si la poussée inflationniste mettra du temps à s’estomper.

En savoir plus

  • 2290
    Nombre de travailleurs touchés par les 18 grèves ou lock-out en vigueur
    Source : ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale