Loto-Québec est la société d’État à vocation commerciale qui a été la plus sévèrement touchée par la pandémie alors que le dividende de 432 millions qu’elle a versé au gouvernement québécois pour l’exercice 2020-2021 a été de 70 % inférieur aux 1,33 milliard de dollars de l’année précédente. Jean-François Bergeron, nouveau PDG de Loto-Québec en poste depuis trois mois maintenant, prévoit que la vache à lait qu’était la société d’État retrouvera son rythme de production d’avant la pandémie dès l’an prochain. Entrevue.

Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Vous avez été successivement vice-président à la Société des alcools du Québec (SAQ) puis président de la Société québécoise du cannabis (SQDC), et vous vous retrouvez maintenant à la tête de Loto-Québec. Est-ce qu’on pourrait résumer cyniquement qu’après l’alcool et la drogue, voilà que vous vous lancez dans le jeu ?

Je l’attendais, cette question-là… Mais rappelez-vous, quand on a lancé la SQDC, on n’y croyait pas. On a connu certains problèmes d’approvisionnement et les Hells disaient dans une caricature du Journal de Montral : « Nous, on n’en a pas, de rupture de stock. » Un an après, c’est plutôt l’inverse, les affaires vont bien à la SQDC et ce sont les Hells qui se sont mis sur la PCU.

Mais, plus sérieusement, ma compréhension des sociétés d’État à vocation commerciale comme la SAQ, la SQDC et Loto-Québec, c’est que l’on vend et contrôle des produits qui ne sont pas banals, qui ne sont pas sans conséquence. On le fait avec méthode, éthique, et une responsabilité sociale.

Vous avez démarré la SQDC à partir de rien, c’est un modèle que vous avez dû inventer. Vous étiez satisfait de l’évolution du modèle ?

Oui, on est devenus rentables dès notre deuxième année complète d’activité. En fait, on est la société de commercialisation de cannabis la plus profitable au Canada. On a 80 baux qui ont été signés et 70 succursales en activité. On a eu une perte de 4,8 millions la première année qui ne comptait que deux trimestres, mais c’était des coûts d’implantation.

On avait une mission de commercialisation, mais sans faire la promotion de nos produits parce qu’on a aussi une mission de santé publique.

C’est la raison pour laquelle on vous a choisi pour diriger Loto-Québec ?

Le succès de la SQDC n’est pas étranger à ma nomination. C’était une belle occasion pour moi. Mon profil comme spécialiste des technologies de l’information – j’étais chef de la direction des technologies de l’information à la SAQ – a aussi été un facteur, parce que le numérique va prendre de plus en plus de place dans l’offre de jeux de Loto-Québec.

Votre dernière année financière a été marquée par une forte chute de vos revenus et de vos bénéfices qui ont reculé de près de 70 %. Qu’est-ce qui vous a fait le plus mal ?

Les ventes de billets de loterie ont reculé de 7 % en raison de la fermeture des points de vente durant deux mois, et la profitabilité a chuté de 10 %. Mais ce sont nos activités de casino et les revenus des appareils de loterie vidéo (ALV) qui nous ont fait mal. On a fait des pertes avec les casinos et on a dû mettre à pied nos employés.

PHOTO MARTIN TREMBLAY, ARCHIVES LA PRESSE

Traditionnellement, les appareils de loterie vidéo comptent pour 40 % des profits de Loto-Québec.

Traditionnellement, les ALV comptent pour 40 % de nos profits, les ventes de billets, 40 %, et les activités de casino, 20 %.

Mais les résultats de votre premier trimestre témoignent d’une reprise assez forte, non ?

Au premier trimestre, on affiche 60 % des résultats du trimestre comparable avant la pandémie. Aujourd’hui, on est rendus à 67 % et d’ici la fin de l’année, on devrait arriver avec des revenus et des bénéfices à 80 % par rapport à l’année prépandémie, c’est-à-dire avec un dividende de l’ordre de 1,1 milliard.

Normalement, l’an prochain, on devrait avoir retrouvé le rythme que l’on avait avant le début de la pandémie.

Durant la dernière année, les casinos ont été fermés, ainsi que les bars où les appareils de loterie vidéo n’étaient plus accessibles. Est-ce qu’il y a eu un déplacement vers vos ventes en ligne ?

Comme plusieurs entreprises de commerce au détail, nos ventes en ligne ont explosé de 170 % durant la pandémie, ce qui inclut la vente de billets de tirage qui a été interdite dans les dépanneurs durant les mois d’avril et mai 2020.

PHOTO BERNARD BRAULT, ARCHIVES LA PRESSE

Loto-Québec offre de nombreuses options de jeu en ligne sur son site web.

Beaucoup de gens ont commencé à jouer sur nos sites et on prévoit que d’ici cinq ans, les jeux en ligne vont représenter 30 % de l’ensemble de nos revenus, contre 13 % actuellement.

À ce propos, durant les dernières séries éliminatoires de hockey, on a été inondés de messages publicitaires à la télé pour vanter le jeu en ligne du site Bet99. Est-ce qu’il s’agit de concurrence déloyale pour vous ?

Ce genre de site du marché gris nous a fait mal et a profité de la fermeture des casinos pour attirer des joueurs chez lui. Mais on veut prendre notre place dans ce segment de marché et déloger celle du jeu illégal.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« Bet99 a l’air légal, mais son but est d’attirer des joueurs sur son site payant », remarque Jean-François Bergeron.

Bet99 a l’air légal, mais son but est d’attirer des joueurs sur son site payant. Nous, notre offre de jeu est et va rester responsable.

Le gouvernement fédéral vient de permettre en août dernier le pari simple qui permet de miser sur une partie de sport professionnel qui est en cours. C’est un gros marché pour vous ?

Oui, c’est un marché qui va nous permettre de faire concurrence au marché illégal. Les gens peuvent maintenant parier sur les résultats d’un seul match plutôt que d’avoir à choisir des combinaisons comme on le faisait avec Mise-o-jeu. On ne parle pas ici de gains importants, surtout quand un match est déjà commencé. Il s’agit plus d’un divertissement, mais que l’on va offrir et gérer de façon responsable.

On a beaucoup remis en question l’existence des appareils de loterie vidéo qui sont souvent accessibles dans des quartiers défavorisés. Est-ce que la pandémie vous a fait réviser votre approche sur ce type de jeux de hasard qui n’ont pas été accessibles durant une longue période ?

Quand Loto-Québec a pris en charge cette offre de jeux qui était sous l’emprise du crime organisé, il y avait 45 000 ALV sur le territoire québécois, on a ramené ce nombre sous le seuil des 10 000 appareils. Avec les responsables de la santé publique, on a cartographié les zones plus à risque et on a limité leur accès. On cherche à encadrer le jeu de façon responsable.