La tension monte au port de Montréal à cause d’épisodes de congestion qui allongent les temps d’attente des camionneurs venus y récupérer des conteneurs. Cette situation est à l’origine de conflits entre des chauffeurs et des agents de sécurité et fait réfléchir des entreprises de camionnage.

Julien Arsenault
Julien Arsenault La Presse

« Nous sommes exaspérés et je me demande même quel est le futur de mon entreprise parce que cela ajoute au problème de rareté de main-d’œuvre », explique Daniel Bineau, président du Groupe Lafrance, qui compte environ 200 employés et qui fait également affaire avec des camionneurs indépendants.

C’est Termont, l’exploitant des terminaux Maisonneuve et Viau, dans l’est de Montréal, qui est actuellement concerné par les problèmes de fluidité. Le plus récent épisode est survenu il y a un peu plus d’une semaine. Des camionneurs ont été contraints de patienter plusieurs heures rue Notre-Dame pour accéder aux installations portuaires. Et sur le site, l’attente a encore été très longue pour récupérer leur cargaison.

Selon nos informations, d’importants acteurs de l’industrie ont décidé d’interpeller directement les hautes instances du port pour dénoncer cette situation qui se traduit par des pertes financières et réclamer des changements. Dans le créneau du transport intermodal, ces épisodes s’ajoutent aux perturbations survenues à cause de la récente grève des débardeurs.

Termont a indiqué qu’il y avait des périodes de pointe, mais que des mesures d’atténuation avaient été déployées pour améliorer la fluidité. Néanmoins, sur son site web, l’entreprise reconnaît que la « congestion des derniers jours pose des défis importants pour tous les partenaires de la chaîne logistique ». Prudente dans ses commentaires, l’Administration portuaire de Montréal (ADM) a aussi reconnu qu’il y avait eu des enjeux de fluidité récemment.

Mais sur le terrain, la « tension, on la sent au couteau », a expliqué M. Bineau, en ajoutant qu’un de ses chauffeurs s’était récemment vu interdire l’accès à la suite d’un incident avec un agent de sécurité qui a nécessité l’intervention de la police, mais qui n’a pas fait de blessés.

Les gens perdent les pédales un peu. Les gardiens, il y en a qui sont un peu arrogants et nos chauffeurs sont fatigués aussi. C’est une tempête parfaite. Mon chauffeur, je ne peux plus m’en servir, mais il peut se trouver un emploi demain matin chez une autre compagnie à cause de la pénurie de main-d’œuvre. C’est sûrement un chauffeur que je ne retrouverai pas.

Daniel Bineau, président du Groupe Lafrance

D’autres camionneurs indépendants, qui n’ont pas voulu être nommés par crainte de représailles, ont également récemment communiqué avec La Presse pour témoigner du climat tendu entre camionneurs et agents de sécurité lorsque vient le temps d’aller récupérer un conteneur.

Un autre chapitre

Pour le président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec (ACQ), Marc Cadieux, il s’agit d’une situation « préoccupante » alors que ce n’est pas la première fois que l’accès au port fait l’objet de critiques.

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

Marc Cadieux, président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec, en 2018

L’industrie est à bout de souffle. Des pratiques vont devoir être révisées. On a énormément de difficulté à dire à nos clients que la facture va être plus élevée. Nous sommes le maillon compressé et nous n’avons pas d’autorité sur les terminaux parce que leurs clients sont les compagnies maritimes.

Marc Cadieux, président-directeur général de l’Association du camionnage du Québec

M. Cadieux se demande quel sera le portrait advenant une hausse du volume de conteneurs.

Le dirigeant de l’ACQ a également fait savoir qu’on lui avait raconté que des camionneurs ont même menacé de remettre les clés de leur camion si on leur demandait d’aller au port. Cela complique la tâche à bon nombre d’entreprises au chapitre de la rétention et du recrutement d’employés.

« C’est difficile de demander des surcharges parce qu’il y a des enjeux pour leur prouver le temps d’attente. Nos clients ne veulent pas toujours payer. Nos voituriers sont payés à forfait. On ne peut pas les laisser au port sans les rémunérer. On essaie de refiler une partie de la facture à nos clients, mais c’est difficile. »

Pas tous les jours

Termont, qui appartient à une filiale de Logistec Corporation, a reconnu que la situation pouvait « être difficile » lorsqu’il y a des « périodes de pointe », en prenant soin d’ajouter qu’elles n’étaient pas quotidiennes. La directrice des communications de Logistec, Marie-Chantal Savoy, a expliqué que dans un contexte où les conteneurs sont rares, les transporteurs maritimes exigent le retour des boîtes métalliques aux terminaux même si elles sont vides. Cela a donc un impact sur la fluidité.

Les heures d’ouverture ont été prolongées [de 6 h à 23 h] et nous offrons également du service le samedi. Ce n’est pas une question de personnel [chez Termont]. L’entrée au port est automatisée.

Marie-Chantal Savoy, directrice des communications de Logistec

Auparavant, les guérites fermaient à 15 h.

Si les camionneurs disposent d’une « bonne fenêtre » pour se rendre au port, M. Bineau a rappelé que plusieurs « importateurs et exportateurs » étaient fermés en soirée, ce qui soulève des enjeux de planification pour l’industrie. La rémunération des employés est également plus onéreuse la fin de semaine, a-t-il ajouté.

Pour sa part, la directrice des communications au Port de Montréal, Mélanie Nadeau, a souligné que les camionneurs auraient accès à un système de « rendez-vous » pour « aider à la fluidité dans les terminaux ». Elle n’a toutefois pas indiqué si l’administration portuaire avait interpellé Termont.

Jusqu’à 2500 camions peuvent circuler quotidiennement à l’entrée et la sortie des quatre terminaux du port.