Pour améliorer son rendement sur les marchés boursiers, la Caisse de dépôt veut délaisser ce qu’elle appelle son « biais défensif » pour s’orienter vers un style axé sur la croissance.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

André Dubuc André Dubuc
La Presse

Ce « biais défensif » qui nuit à la performance du portefeuille boursier, « on a commencé à le corriger », explique le président et chef de la direction, Charles Émond, lors d’un entretien avec La Presse. « On était beaucoup orientés vers un style plus défensif et on veut prendre le style croissance », a-t-il dit, en ajoutant que cette réorientation ferait l’objet de discussions avec ceux qui confient leur argent à la Caisse en prévision de la retraite.

Ça ne veut pas nécessairement dire prendre plus de risques, selon lui.

« C’est une question de dosage, pour avoir plus de cartes dans notre jeu. »

La crise du coronavirus, qui a mis l’économie mondiale à genoux, a provoqué des changements dont il faut prendre acte, comme la montée en puissance de l’économie numérique, précise-t-il. La Caisse a d’ailleurs été critiquée pour ne pas avoir tiré profit de la hausse spectaculaire des titres technologiques sur le marché boursier.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Charles Émond, président et chef de la direction de la Caisse de dépôt et placement du Québec

« Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain », tempère Charles Émond, parce qu’un revirement pourrait se produire avec la réouverture de l’économie. « Tesla a perdu le quart de sa valeur depuis le début de l’année, le prix du pétrole remonte et le secteur financier revient », illustre-t-il.

Aucun investisseur institutionnel de la taille de la Caisse ne peut se permettre d’avoir 20 % de titres des GAFAM dans son portefeuille, souligne Charles Émond. « Mais on cherche toujours à s’améliorer, ça, je peux vous le dire. »

Mieux qu’Omers

La Caisse de dépôt a fini l’année 2020 avec un rendement de 7,7 %, performance inférieure de 1,5 point de pourcentage à celle de son indice global de référence, qui est la somme pondérée des indices de marché par portefeuilles.

L’année 2020 a été marquante à plusieurs égards, et tous les gestionnaires de fonds ne l’ont pas vécue de la même façon. Omers, régime de retraite des employés municipaux de l’Ontario, a rapporté jeudi son premier rendement négatif depuis la crise financière de 2008. Son rendement a chuté de 2,7 point de pourcentage, et son actif a été réduit de 3 milliards, à 105 milliards.

La performance de la Caisse de dépôt pour cette année « hors norme » prouve que son portefeuille est capable de résister aux chocs, estime Charles Émond. « C’est un test de validation extraordinaire, parce qu’on peut difficilement imaginer pire. »

Arrivé en poste peu de temps avant que tout s’écroule, il n’aurait jamais pu imaginer ce qui s’est produit. « Si mon chef du risque m’avait dit ça, j’aurais pensé que c’était de la science-fiction », dit-il.

La Caisse a quand même dû tirer des leçons de la crise et déterminer ce qui peut être amélioré, notamment dans le secteur immobilier, où un redressement s’impose.

Le portefeuille d’immeubles a pesé lourdement sur le rendement de la Caisse. Malgré le changement de cap amorcé en 2019, le rendement de ces investissements a été de - 15,6 % en 2020, très inférieur à l’indice de - 1,7 %.

Charles Émond pointe aussi les investissements massifs de la Caisse dans les aéroports, qui lui ont coûté de « 3 à 4 % de rendement » dans son portefeuille d’infrastructures. « Les aéroports vont demeurer de bons actifs, prévoit-il, la demande retenue va se manifester et les gens vont recommencer à voyager. »

Les voyages d’affaires, par contre, ne seront plus aussi fréquents.

Je suis lucide. Ça ne reviendra pas comme avant. Est-ce que les entreprises vont aller deux ou trois fois par année dans leurs bureaux de Londres ou d’ailleurs ? Je n’y crois plus.

Charles Émond

Les aéroports comptent pour 10 % du portefeuille d’infrastructures de 30 milliards. « Si vous me demandez si on en veut plus, ma réponse est non. »

L’année en cours risque d’être moins mouvementée pour le grand patron de la Caisse. « Ça ne veut pas dire que je vais me reposer sur ma chaise et mettre les pieds sur mon bureau. » Il faut rester aux aguets, selon lui, parce que la crise n’est pas finie et que ses effets peuvent se prolonger.

Il faut aussi se préparer à vivre dans un contexte de bas taux d’intérêt, qui exigera des talents différents chez les gestionnaires de fonds. « Il va falloir recruter des gens avec un profit différent, plus opérationnel, plutôt que des financiers, précise-t-il. Il faudra aider les entreprises à être plus performantes parce que c’est là qu’on aura des rendements. »

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Le REM coûtera plus cher

Le Réseau express métropolitain (REM) coûtera plus cher que prévu en raison de la pandémie et des difficultés rencontrées dans le tunnel du mont Royal. « On va avoir d’ici quelques semaines une mise à jour complète », a indiqué Charles Émond, président et chef de la direction de la Caisse. Le coût du réseau de transports collectifs automatisés de 67 km a été annoncé à 6,3 milliards par la Caisse. Quand on tient compte de toutes les contributions des gouvernements, la facture atteint 7,5 milliards. En novembre 2020, la Caisse a annoncé que le projet serait retardé à la suite de la découverte de traces de dynamite dans le tunnel. L’état de dégradation de celui-ci sous la station de métro McGill exige plus de travaux qu’anticipé. Finalement, l’application des mesures sanitaires sur le chantier nuit à la productivité des travailleurs. À l’époque, la Caisse parlait d’un minimum de 80 millions à titre de surcoûts. — André Dubuc, La Presse

En dialogue avec Agropur

Le patron de la Caisse est en contact avec la direction de la coopérative Agropur, qui a des difficultés financières. « On ne négociera pas sur la place publique, mais je peux vous dire qu’on a d’excellentes relations avec la direction d’Agropur et que nous avons un très bon dialogue », a indiqué Charles Émond, dans un entretien avec La Presse. « La situation est moins catastrophique que ce qui a été évoqué. Agropur va se rendre là où elle veut aller, et ce sera gagnant-gagnant. » La Caisse détient 300 millions en parts privilégiées pour lesquelles Agropur doit payer un dividende de 8,9 % et de 9,55 % respectivement. Une partie de ces parts privilégiées doivent être rachetées d’ici avril 2022, sinon le taux de dividende augmentera encore.

Rendement de 7,4 % pour la RRQ

La Caisse de dépôt a généré un rendement global de 7,7 % en 2020, mais le rendement obtenu par chacun de ses déposants varie en fonction de leur politique d’investissement. Les huit principaux déposants qui ont confié leur régime de retraite à la Caisse ont obtenu des rendements entre 6,5 % et 9 %. La Régie de rentes du Québec, responsable du régime public de retraite de tous les Québécois, a obtenu un rendement au milieu de la fourchette, à 7,4 %. Depuis sa création, en 1966, le Régime de rentes du Québec a obtenu un rendement moyen de 8,7 %, ce qui est comparable aux autres caisses de retraite du Canada.

Transat devrait évaluer ses options, dit la Caisse

Devant l’incertitude entourant la vente de Transat A.T. à Air Canada, la Caisse de dépôt, l’un des principaux actionnaires du voyagiste québécois, estime que ce dernier devrait examiner les autres options qui s’offrent à lui pour être certain d’avoir une solution de rechange. Si l’arrangement entre les deux parties tient toujours, elles peuvent y mettre fin à tout moment puisque la date butoir du 15 février, à laquelle devrait être conclue la transaction, n’a pas été prorogée. « Le conseil d’administration de Transat, selon nous, [doit] […] se prévoir un plan B plutôt que, je dirais, être soumis aux humeurs d’Air Canada, a expliqué Charles Émond. Mon conseil, de ce côté, serait que le C.A. envisage quelles sont les autres options sur la table, si l’offre d’Air Canada venait à être retirée. »

Des pertes de 6,4 milliards en immobilier

La filiale immobilière Ivanhoé Cambridge continue de donner de sérieux maux de tête au patron de la Caisse de dépôt, Charles Émond.

Après avoir enregistré un rendement négatif de près de 12 % après six mois en 2020, la situation financière des immeubles a continué de se détériorer au second semestre de l’année. Ivanhoé a fini l’exercice financier avec une perte de 6,4 milliards, pour un rendement négatif de 15,6 %. L’actif net se chiffre à 35,5 milliards le 31 décembre.

La presque totalité du rendement négatif découle de lourdes pertes de valeur qu’Ivanhoé Cambridge a prises sur ses actifs, puisque son portefeuille, malgré tous ses déboires, a réussi néanmoins à livrer un rendement courant positif de 1,2 %.

D’un coup de plume, Ivanhoé a ainsi retranché plus de 23 % de la valeur de ses centres commerciaux canadiens et 11,5 % de la valeur de ses tours de bureaux partout dans le monde. Elle a aussi taillé la valeur de ses hôtels, comme le Château Frontenac et Le Reine Elizabeth, de 30 %. Dans ce dernier cas, elle a bon espoir de récupérer la valeur dès que le tourisme reprendra.

Le bras immobilier de la Caisse se défend d’avoir appuyé trop fort sur le crayon. La valeur des titres immobiliers cotés a glissé de - 25 % à - 30 % pour les fonds de placements immobiliers (FPI ou REITs) spécialisés dans les centres commerciaux et de - 24 % à - 33 % dans ceux concentrés dans les tours de bureaux.

L’absence de couverture complète contre le risque de change a rogné 60 points de base au rendement total de - 15,6 %.

Jeudi, lors du dévoilement des résultats, la direction de la Caisse a justifié cette contre-performance par sa surexposition aux centres commerciaux, catégorie d’actif particulièrement atteinte par la pandémie, avec la prolifération de détaillants qui se sont placés à l’abri de leurs créanciers.

« C’est une année difficile avec des centres fermés, a indiqué Nathalie Palladitcheff, présidente et cheffe de la direction d’Ivanhoé Cambridge. C’était déjà le cas à la mi-année. Ça ne s’est pas amélioré, car nous avons subi la deuxième vague au second semestre. »

À des années-lumière de son indice de référence

La performance d’Ivanhoé se situe très loin de la performance de son indice de référence, lequel a fini l’année avec un rendement négatif de 1,7 %.

« Il y a un trimestre d’écart dans l’application de l’indice, comme c’est le cas chaque année, a expliqué Mme Palladitcheff. On est en fait le 30 septembre dans les chiffres de l’indice, alors que nous sommes au 31 décembre. Le dernier trimestre [...] a mis de la pression sur les chiffres. »

PHOTO RYAN REMIORZ, LA PRESSE CANADIENNE

Nathalie Palladitcheff, présidente et cheffe de la direction d’Ivanhoé Cambridge

Depuis le 1er janvier 2019, l’indice de référence Immeubles est composé à 75 % de l’indice MSCI Global Property ajusté et à 25 % de l’indice MSCI Global Property Fund, moins certains frais, lit-on dans le rapport annuel 2019 de l’institution.

La Caisse détenait 23 % de son portefeuille immobilier dans les bureaux et 22 % dans les centres commerciaux le 31 décembre 2019. La proportion de bureaux et de centres commerciaux dans l’indice de référence tourne plutôt autour de 10 % chacun.

Deux ans d’affilée

C’est la deuxième année d’affilée pour laquelle le portefeuille immobilier de la Caisse essuie des pertes. En 2019, il avait perdu 1,1 milliard et enregistré un rendement de - 2,7 %. Cette fois encore, avec un écart défavorable par rapport à son indice de référence.

Il y a un an, Ivanhoé avait annoncé vouloir réduire du tiers son exposition aux centres commerciaux en trois ans. L’année 2020 a donc été une année d’ajustement du portefeuille vers des créneaux plus porteurs, comme l’industriel et la logistique, les projets à vocations multiples et le multirésidentiel. Ivanhoé s’est aussi diversifié en allant vers l’immobilier de la santé et des sciences de la vie en Inde et aux États-Unis.

Toutefois, la pandémie est venue ralentir l’exécution de la transition souhaitée. Le volume des transactions a été réduit de 34 % au niveau mondial, souligne l’institution.

« On n’a pas vendu autant de centres commerciaux qu’on l’aurait souhaité, admet la présidente, mais on a été réalistes par rapport aux circonstances. On a vendu deux tours de bureaux à Seattle. On voulait réduire notre exposition aux bureaux, et ce, bien avant la pandémie. »

Ivanhoé a finalement conclu la vente d’un seul centre commercial au Canada : Woodgrove, dans l’île de Vancouver. Deux autres pourraient suivre. La filiale détient 24 centres commerciaux au Canada. Aux dires de Mme Palladitcheff, la part des centres commerciaux dans le portefeuille est maintenant descendue sous les 20 %. Les centres canadiens représentent 15 % du portefeuille en date du 1er janvier 2021.

— Avec La Presse Canadienne