La semaine dernière a été chargée pour Patrick Decostre, qui a succédé il y a deux mois à Patrick Lemaire comme nouveau PDG de Boralex. Le groupe québécois, spécialisé dans la production d’énergie renouvelable, a finalisé l’acquisition de sept parcs solaires aux États-Unis et obtenu le feu vert pour la réalisation du projet Apuiat, un parc éolien de 200 mégawatts qui sera déployé sur la Côte-Nord en partenariat avec la Nation innue.

Publié le 9 févr. 2021
Jean-Philippe Décarie
Jean-Philippe Décarie La Presse

Racontez-moi d’abord comment il se fait qu’un projet qui a été refusé il y a trois ans par Hydro-Québec sous prétexte qu’il allait entraîner des pertes de plus de 1,5 milliard sur 25 ans est soudainement devenu une opération souhaitable et rentable pour la société d’État ?

Le contexte a changé. La pandémie a amené des réflexions sur l’avenir de l’humanité, les changements climatiques et l’urgence de mettre sur pied des plans de relance autour de l’économie verte.

Juste chez nos voisins de l’État de New York, on a décidé d’accélérer le processus de transition énergétique en décrétant que 70 % de l’énergie devrait être renouvelable d’ici 2030. Cela va avoir un effet rebond sur le Québec, qui va faire face à une hausse de la demande d’énergie.

Mais quand même, le prix demandé de 6 cents le kilowattheure aujourd’hui par rapport à celui d’un peu plus de 7 cents le kilowattheure qui était demandé il y a trois ans n’explique pas la rentabilité soudaine du projet ?

Non, c’est sûr. Mais on n’était pas d’accord sur les chiffres qu’on avançait il y a trois ans. La perte appréhendée de 1,5 milliard n’avait pas de sens, mais quand on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage.

Le prix de 6 cents le kilowattheure qu’on a obtenu est équivalent à celui de la production hydroélectrique de La Romaine. Dans nos premiers projets, comme celui de la Côte-de-Beaupré, nos prix étaient de l’ordre de 11 cents le kilowattheure, mais la technologie a évolué alors que le coût et les conditions de financement se sont améliorés.

Une éolienne de 70 mètres de diamètre comme celles de la Côte-de-Beaupré produit de 2 à 2,3 mégawatts. Là, on va installer des éoliennes de 150 mètres qui peuvent produire jusqu’à 5 mégawatts. Les coûts ne sont plus les mêmes.

Avec la réalisation du projet Apuiat, l’industrie de l’énergie éolienne aura atteint sa part des 4000 mégawatts installés au Québec. Combien de puissance additionnelle pourriez-vous rajouter de façon réaliste si on vous y autorisait ?

L’hydroélectricité génère au Québec 36 000 mégawatts et offre une capacité de stockage unique au monde, et c’est pourquoi on peut devenir la batterie verte du Nord-Est américain. Ce qu’il faut, c’est de construire des lignes de transmission pour rendre cette énergie renouvelable accessible à nos voisins.

Si on utilise nos surplus d’hydroélectricité pour l’exportation, on pourrait se rendre à 15 000 mégawatts d’énergie produite par l’éolien sur un horizon de 15 ans pour répondre à la hausse de la demande intérieure avec notamment l’utilisation grandissante de l’auto électrique.

Boralex est un producteur d’énergie éolienne et hydroélectrique, et vous avez décidé de vous lancer dans l’énergie solaire. Pourquoi ?

On a décidé en 2019 de diversifier notre portefeuille et notre présence géographique. Avec l’éolien, on a un bon quatrième trimestre et un bon premier trimestre, quand le vent est à son plus fort. Avec l’énergie solaire, ce sont les deuxième et troisième trimestres qui sont les plus performants quand le soleil est à son zénith.

On a donc fait une première acquisition d’un parc solaire dans l’État de New York et on vient de finaliser (la semaine dernière) l’acquisition de sept nouveaux parcs, dont cinq en Californie, un en Alabama et un autre en Indiana.

On prévoit maintenant développer davantage notre présence aux États-Unis et profiter de l’interconnexion des marchés. On peut envisager le jour où on va importer de l’énergie solaire de l’État de New York à l’heure du midi et garder l’eau des turbines d’Hydro-Québec pour le soir quand les Américains en ont besoin.

Vous avez aussi une forte présence en Europe, où vous avez été longtemps le responsable du développement de Boralex. Est-ce qu’il s’agit toujours d’un marché porteur ?

Absolument. On a une très bonne présence en France, où on est le producteur éolien indépendant le plus important, tout juste derrière deux sociétés d’État françaises avec une puissance installée de 1000 mégawatts. C’est notre deuxième marché, derrière le Canada et les 1200 mégawatts que nous produisons.

L’Union européenne a elle aussi adopté un plan de relance qui est résolument axé sur l’économie verte, dont la transition vers les énergies renouvelables, dont l’hydrogène. On est là pour développer. On a aussi déjà un projet en marche en Écosse.

Au cours de la dernière année, la valeur de Boralex a plus que doublé en Bourse. À quoi attribuez-vous cette forte valorisation ?

Je ne veux pas commenter les mouvements boursiers, mais c’est certain que les marchés ont compris que l’avenir reposait sur l’énergie verte et pas seulement pour les projets d’État, mais aussi pour les projets commerciaux.

Les sources d’énergie renouvelables sont devenues compétitives, et on est au cœur de ce courant qui prend de l’ampleur, surtout au Québec, où on a une énorme capacité de stockage hydroélectrique, ce qui nous donne de la place à développer.

Êtes-vous inquiet que votre concurrent Innergex a maintenant Hydro-Québec pour actionnaire principal ? Craignez-vous un traitement de faveur lors d’éventuels nouveaux appels d’offres ?

Innergex est une entreprise qui se bat comme nous pour développer de nouveaux marchés à l’international. On est deux entreprises québécoises qui se développent, et il faut en être fier. C’est certain qu’on a demandé que la concurrence s’applique de façon claire et transparente au Québec lors de prochains appels d’offres, et Hydro-Québec nous a assurés que ce sera le cas.