Le Québec manque de vignes. Alors que les ventes de vins d’ici explosent, le nombre d’hectares destinés à la culture du raisin est insuffisant. Résultat : si la matière première continue à manquer, certains vignerons risquent d’être en rupture de stock beaucoup plus tôt dans l’année, s’inquiète le Conseil des vins du Québec (CVQ).

Publié le 23 janv. 2021
Nathaëlle Morissette
Nathaëlle Morissette La Presse

« On va toujours manquer de vin », affirme d’emblée Louis Denault, président du CVQ, rappelant dans la foulée que les vignerons ne produiront jamais assez pour répondre à la demande grandissante. « Mais ça serait dommage, dans une année, d’en manquer dès le mois de juillet, ajoute-t-il. Il faudrait essayer au moins d’en avoir un peu plus [longtemps dans l’année]. »

Rappelons qu’en 2020, de nombreux vignerons québécois ont fracassé des records de ventes, alors que la SAQ, de son côté, a connu une hausse de 50 % des mois d’avril à décembre 2020 pour les produits viticoles d’ici. Le Québec produit annuellement 3 millions de bouteilles. Le CVQ souhaiterait en produire 5,5 millions.

Actuellement, la province compte 800 hectares de vignes, pour un total de 3,2 millions de plants, selon le plus récent Portrait du vignoble québécois, publié en 2019 par le CVQ. Depuis 2016, les surfaces consacrées à la culture du raisin ont augmenté de 30 %. Au cours des trois prochaines années, les superficies devraient croître de 18 %. Mais ce n’est pas suffisant, selon M. Denault. « Il y a de la vigne qui n’est pas en production et il y a des rendements qui ne sont pas parfaits encore. »

Ça prend des acteurs qui ne plantent que de la vigne. Ici, les gens qui plantent de la vigne, ils veulent vinifier, ils veulent vendre. C’est beaucoup de chapeaux. C’est plus ardu.

Louis Denault, président du Conseil des vins du Québec

« En faisant du raisin, les gens voient le succès de certains qui font le vin, qui vendent le vin. C’est certain que c’est plus payant, on ne se le cachera pas, admet-il. Par contre, c’est beaucoup plus d’investissements et c’est du travail à l’année. »

Profession : producteur de raisins

PHOTO MARTIN TREMBLAY, LA PRESSE

Fabien Gagné est l’un des rares à ne produire que du raisin qu’il vend ensuite à ceux qui veulent vinifier.

À Saint-Rémi, en Montérégie, Fabien Gagné est l’un des rares à ne produire que du raisin qu’il vend ensuite à ceux qui veulent vinifier. M. Gagné utilise huit hectares et demi pour cultiver ses fruits. « J’ai été le premier à faire ça, soutient-il. J’ai vendu le premier kilogramme de raisins au Québec. »

Selon lui, ils ne sont que deux ou trois acteurs à se consacrer uniquement à la production de vignes. « Il y a beaucoup de gens qui cultivent des micro-superficies, précise-t-il. Des gens qui, comme moi, en font leur gagne-pain, je ne suis pas certain qu’il y en ait plus que deux ou trois. C’est à ce point rare. Il en faudrait 100, 200, 500, 800 », croit-il. M. Gagné précise qu’en Ontario, on en compte environ 900.

« On est spécialisé dans le segment production, ce qui est assez courant ailleurs dans le monde. Mais ici, on a vu plutôt s’organiser une industrie de type artisanal. Dans le sens où l’entrepreneur réalise toutes les opérations. »

Ce qui est inusité, c’est d’avoir des producteurs artisans comme on a ici. C’est quand même assez rare, le producteur de margarine qui va produire son propre soya.

Fabien Gagné

Les hectares dont dispose M. Gagné lui permettent de fournir des raisins à 5 ou 10 clients par année. Et ils ne produisent pas tous le même type de vin. « Pour un même cépage cultivé sur la même parcelle, il y a beaucoup d’utilisations œnologiques différentes : bulles, vin régulier, vin de glace. Un même raisin cultivé au même endroit aura de nombreuses utilisations œnologiques, explique-t-il. On s’entend avec le client pour savoir quel est son besoin. On va récolter au moment le plus opportun pour l’utilisation qui est envisagée. »

Des coûts de 70 000 $ par hectare

Avec ce besoin grandissant de vignes, pourquoi n’augmente-t-il pas sa superficie de production ? « À un moment donné, on en a assez pour s’occuper à 100 %, répond-il. Pour agrandir davantage, il faut un peu changer la nature de l’entreprise, commencer à avoir des employés à temps plein. C’est un peu un choc de structure. »

Fabien Gagné ajoute également que, pour produire davantage, il faut acheter des terres qui peuvent coûter entre 500 000 $ et 800 000 $. Et le coût de chaque hectare de vigne planté est d’environ 70 000 $, évalue-t-il.

L’agriculteur a tout de même trouvé une façon de participer à l’augmentation des surfaces de vignes. « Je coache des jeunes qui souhaitent se lancer en viticulture. Je deviens partenaire dans leur entreprise : comptabilité, techniques dans le champ, réseau de conseillers professionnels. C’est comme ça que j’arrive à passer de 8 hectares à 12, à 20… »

Du côté du CVQ, Louis Denault sollicite la collaboration de Québec. Il ne demande pas de subventions, mais souhaite un partenariat. « Ce qu’on veut, c’est un partenaire qui pourrait investir avec nous dans la plantation de vignes, dit-il. Ce qui est formidable là-dedans, c’est que si le gouvernement est partenaire avec nous dans une plantation de vignes, après 5 ou 10 ans, c’est remis au quintuple dans les coffres de l’État. »

Questionné à ce sujet, le cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ), André Lamontagne, a assuré que le Ministère était toujours présent pour assurer la croissance du secteur viticole. « Nous invitons les entreprises qui ont des projets d’investissements à contacter le MAPAQ ou encore La Financière agricole du Québec afin d’être accompagnées dans l’offre de programmes disponibles », a-t-on écrit dans un courriel envoyé à La Presse.