Alors que les gens sont plus nombreux à se faire livrer des repas à la maison, le gouvernement ontarien a décidé de légiférer pour que les commissions demandées aux restaurateurs par les plateformes comme Uber Eats ou DoorDash soient plafonnées à 20 %. Au Québec, les pratiques ne sont pas encadrées. Si certains propriétaires de restaurants s’accommodent de l’attitude de ces géants, d’autres, qui la dénoncent, ont trouvé des solutions de rechange. Tour d’horizon.

Nathaëlle Morissette Nathaëlle Morissette
La Presse

Ceux qui ont trouvé des solutions

Carl Huth, copropriétaire du Rouge Burger Bar et de l’Inter, à Saguenay, a tenté en vain de négocier avec Uber Eats et DoorDash. En raison des frais qu’il juge « exorbitants », le restaurateur a décidé de faire livrer ses repas… par taxi. « On voulait que les profits soient retournés dans une entreprise locale, explique-t-il. On a pu former les conducteurs, leur parler. On a un service qui est extraordinaire. »

Les clients de M. Huth sont visiblement satisfaits puisqu’« il y a toujours trois taxis stationnés en avant du restaurant », dit-il. L’idée de son service de taxi, en place depuis plus de deux mois, a même incité d’autres établissements de la région, La Voie Maltée et l’Usine, à lui emboîter le pas.

Ainsi, Carl Huth verse une commission d’environ 12 % sur chacune des factures à l’entreprise de taxi au lieu des 25 % à 30 % généralement demandés par les plateformes de livraison. S’il a décidé de bouder les Uber Eats de ce monde, il ne se prononce toutefois pas en faveur d’une législation concernant le montant des commissions. « C’est de l’entreprise privée. Chacun son modèle. Moi, j’ai trouvé une solution. »

Ceux qui s’en accommodent

« On fait affaire avec ces entreprises-là parce qu’elles offrent un service qu’on n’aurait pas sinon, admet d’emblée Martin Juneau, chef du restaurant Pastaga. Oui, ce sont des marges assez grandes, reconnaît-il, ajoutant qu’Uber Eats lui demande 30 % de commission. Même s’il nous reste 2 % à la fin, c’est 2 % qu’on n’aurait pas sans ce service-là. »

De son côté, Pierre-Luc Chevalier, copropriétaire de Régine café et Janine café, affirme pour sa part que ces plateformes de livraison sont devenues, bien malgré lui, essentielles pour lui assurer des ventes.

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Pierre-Luc Chevalier

Uber Eats, au début, je ne voulais pas [faire appel à ses services]. On voyait les autres restaurateurs qui payaient et on trouvait ça complètement fou. Mais à un moment donné, c’est comme un mal nécessaire.

Pierre-Luc Chevalier, copropriétaire de restaurants

« On le voit : quand il ne fait pas beau, il n’y a personne qui vient chercher sa commande, ajoute-t-il. Les gens restent à la maison et commandent, même s’il y a des frais de service, même s’ils doivent laisser un pourboire… »

Pour résister à ces géants, le printemps dernier, M. Chevalier envisageait même d’avoir ses propres voitures pour la livraison. « Je rêvais pas mal en couleur, concède-t-il. Ça n’a aucun sens. On sert des brunchs. Il y a un rush de 10 h 30 à midi. Je ne pourrais jamais embaucher assez de livreurs. »

Ceux qui demandent un encadrement

L’Association Restauration Québec (ARQ) et Restaurants Canada souhaiteraient qu’il y ait plus d’encadrement à ce chapitre. Pour le moment toutefois, François Meunier, vice-président affaires publiques de l’ARQ, admet que son organisation a plusieurs dossiers à gérer. « Avec l’ampleur de la crise, il faut choisir ses batailles, dit-il. Présentement, on est davantage dans les programmes d’aide d’urgence [que dans les dossiers de réduction] des commissions. D’autant plus que les Uber Eats et SkipTheDishes de ce monde réduisent leur tarification sans mesure législative. Il y a des taux qui ne sont plus à 30 % présentement. »

« À Montréal, on a des discussions avec la Ville pour favoriser l’émergence d’une compétition dans les services de livraison, avec des programmes alternatifs comme Eva [une coopérative de covoiturage], par exemple. »

Ceux qui offrent le service

De son côté, Uber Eats assure qu’il cherche à soutenir les restaurateurs, notamment en offrant des services flexibles. « Alors que nous naviguons dans cette deuxième vague de cas de COVID-19, Uber Eats soutient les restaurants en stimulant la demande via des campagnes marketing, en supprimant les frais d’activation, en introduisant le paiement quotidien et en offrant des options flexibles telles que 0 % sur les commandes pour emporter, 7,5 % pour les commandes en ligne sur le site web du restaurant et 15 % pour les restaurants qui utilisent leur propre livreur », a affirmé Jonathan Hamel, gestionnaire des affaires publiques pour le Québec d’Uber, dans un courriel envoyé à La Presse.

SkipTheDishes a décliné notre demande d’entrevue.