En gros, voici le problème : le gouvernement du Québec est incapable de s’assurer que l’essentiel des immigrants comble effectivement les besoins criants du marché du travail. Il a perdu le contrôle.

Francis Vailles Francis Vailles
La Presse

Voilà, en résumé, ce que laisse comprendre du document de consultation de 20 pages que le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) a rendu public vendredi après-midi.

Ce document lance la période de consultation sur la réforme du Programme de l’expérience québécoise (PEQ), dont la précédente mouture avait soulevé un tollé avant d’être suspendue, l’automne dernier. Cette réforme du ministre Simon Jolin-Barrette, rappelez-vous, restreignait considérablement les disciplines qui rendent les étudiants étrangers admissibles au PEQ, qui est une voie rapide pour immigrer.

Sur les quelque 45 000 immigrants annuels, le gouvernement du Québec est en mesure d’en sélectionner environ 25 000, en vertu des ententes avec le gouvernement fédéral. Et sur ces 25 000, environ 18 000 obtiennent leur certificat de sélection du Québec parce qu’ils sont, apparemment, des travailleurs dits qualifiés, selon le document de consultation.

Mais il y a un os. Québec a très peu de contrôle sur le choix de ces 18 000 travailleurs dits qualifiés, en réalité. Pourquoi ? Parce que la vaste majorité sont acceptés grâce à la voie rapide pour immigrer que constitue le PEQ, indique le document.

De fait, en 2019, 86 % des 18 000 immigrants ont été sélectionnés grâce au PEQ. Ces immigrants du PEQ sont soit des travailleurs temporaires (environ 10 000), soit de récents diplômés du Québec (5000). Or, leur sélection ne dépend pas de leur adéquation aux besoins criants du marché du travail (1).

Certes, ces immigrants sélectionnés avec le PEQ doivent avoir travaillé pendant au moins un an, ce qui suppose qu’ils comblent un certain besoin chez les entreprises. Ou encore, ils doivent avoir obtenu un diplôme du secondaire, du cégep ou de l’université au Québec.

Toutefois, rien ne permet de s’assurer que ces immigrants travaillent dans des champs où la main-d’œuvre fait cruellement défaut, pour lesquels des gestionnaires du privé comme du public s’arrachent les cheveux, avec leurs effets sur la population et sur l’économie. S’ils répondent aux critères du PEQ et savent parler français, ils sont sélectionnés presque automatiquement, qu’ils soient commis dans un dépanneur ou bacheliers en histoire de l’art.

Tant et si bien qu’il reste seulement quelques places par année – environ 7000 – pour les candidats étrangers qui soumettent leur candidature par le truchement du nouveau portail ARRIMA. La grille de sélection de ce portail vise justement à arrimer les candidats aux besoins du marché du travail. Un informaticien ou une infirmière ont bien plus de chances d’être sélectionnés qu’un philosophe ou un bachelier en politique.

« Dans ce contexte, une réflexion sur le PEQ s’impose », est-il écrit dans le document du MIFI, qui n’avance pas de solutions précises.

Le problème n’ira pas en diminuant, si l’on s’en remet aux données du document. Le nombre des étudiants ultimement sélectionnés et celui des travailleurs temporaires ont été multipliés par deux depuis cinq ans.

Cette explosion s’explique, notamment chez les étudiants, par le volume en forte hausse d’étudiants à qui le fédéral accorde un permis d’études.

Le PEQ est en quelque sorte victime de son succès. En 2019, comme je l’expliquais plus haut, 86 % des immigrants dits qualifiés ont été sélectionnés en vertu du PEQ. Cette proportion était de seulement 5 % en 2010. 

Le Ministère invite les parties intéressées à soumettre un mémoire pour discussion avant le 13 mars.

La rareté de la main-d’œuvre s’accentuera

L’automne dernier, la limitation du nombre de champs d’études qui rendent les finissants admissibles à la voie rapide du PEQ avait soulevé l’ire des étudiants étrangers, du milieu des affaires et des universités et cégeps, forçant le ministre Simon Jolin-Barrette à reculer, désavoué par le premier ministre François Legault.

Le choix des domaines qui avaient été exclus, faut-il le dire, avait notamment été fait sur la base d’un diagnostic du marché du travail pour 500 professions qui avait été jugé périmé. Le ministre avait convenu d’attendre le nouveau diagnostic.

Or, ce nouveau diagnostic a été rendu public jeudi par le ministre du Travail, Jean Boulet (2). Il est riche en enseignement.

D’abord, la rareté de la main-d’œuvre ne se résorbera pas au cours des prochaines années, elle s’accentuera. Ce phénomène s’explique par la croissance économique et la création d’emplois, d’une part, mais aussi par la diminution de la population active sur le marché de l’emploi, en raison de la retraite d’un grand nombre de baby-boomers vieillissants.

Ainsi, d’ici trois ans, 117 des 500 métiers et professions analysés souffriront d’une rareté de la main-d’œuvre, soit cinq fois plus que ce que prévoyait la précédente version (25 métiers et professions). La Montérégie sera la plus touchée (150 professions en pénurie).

Parmi les professions en pénurie, mentionnons les enseignants au primaire, les mécaniciens d’équipements lourds, les psychologues, les médecins de famille, les infirmières, les ouvriers agricoles, les débosseleurs, les informaticiens et les techniciens en génie civil, entre autres.

Quelque 269 000 emplois seront créés d’ici 10 ans, prévoit le diagnostic, ce qui est relativement prudent, puisqu’il s’en est créé deux fois plus au cours des 10 dernières années au Québec (environ 490 000).

En plus de ces 269 000 emplois, environ 1,17 million de postes seront à pourvoir en raison des départs à la retraite, pour un total de 1,4 million d’emplois. Selon le rapport, 22 % de ces postes seront pourvus par la future population immigrante.

« Plus que jamais, l’adéquation entre les besoins des employeurs et la disponibilité de personnel ayant les compétences et la qualification requises devient névralgique pour assurer le bon fonctionnement de l’économie du Québec et la pleine contribution des travailleurs à la richesse collective et à l’augmentation du niveau de vie du Québec », est-il écrit dans le rapport.

Environ 49 % des emplois en 2028 seront des emplois hautement qualifiés (diplôme collégial, technique ou universitaire), contre 46 % aujourd’hui. Ces emplois commandent des salaires horaires de 30 $ ou plus.

>> Lisez un rapport du gouvernement du Québec

Certains jugeront, non sans raison, que l’abaissement du seuil d’immigrants au Québec par le gouvernement caquiste à 44 500 en 2020 risque d’amplifier le problème que décrit le rapport.

À ce sujet, précisons tout de même que ce seuil a été relevé à une fourchette de 49 500 à 52 200 en 2022. De plus, notons qu’il y a une liste de 38 000 travailleurs qualifiés sélectionnés par le Québec qui attendent d’avoir leur résidence permanente du fédéral, si bien qu’une hausse des sélections aura pour effet d’allonger cette liste.

À mon avis, il faut augmenter le seuil d’immigration, mais en réserver une partie à des immigrants qualifiés qui accepteraient de travailler exclusivement en région pendant un nombre minimal d’années.

1. Tous les chiffres sont arrondis pour simplifier la compréhension de ce dossier complexe.

2. Le diagnostic est fait en partenariat avec le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur, entre autres, et la Commission des partenaires du marché du travail, formés de représentants patronaux, syndicaux et communautaires.