Alors que l’industrie agricole réclame pas moins de 2,6 milliards à Ottawa en raison de la pandémie, le gouvernement fédéral donne un « premier » coup de pouce de 252 millions au secteur agroalimentaire et presse les agriculteurs de prendre « l’argent sur la table ». Pour l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA), cette somme est « nettement insuffisante » pour permettre à ses membres de traverser la crise.

Louis-Samuel Perron Louis-Samuel Perron
La Presse

Daphné Cameron Daphné Cameron
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« Je trouve qu’ils ont manqué une belle occasion aujourd’hui », a déclaré le président de l’UPA, Marcel Groleau, à la suite du dévoilement de cette aide, qu’il a qualifiée de décevante. « C’est une annonce qui est complètement insuffisante. Des 250 millions, pour les agriculteurs, il y a à peu près 125 millions d’investissements neufs. La moitié, c’est des avances que les producteurs auraient eues de toute façon. »

Les éleveurs de bétail et de porcs (125 millions) et les transformateurs alimentaires (77 millions) sont les grands gagnants de ce « premier investissement » du gouvernement Trudeau, qui vise essentiellement à renflouer des programmes déjà existants.

L’annonce n’inclut en effet aucune aide fédérale spécifique aux producteurs de fruits et de légumes, qui craignent une saison pénible en raison du manque de travailleurs étrangers temporaires.

« On sait qu’il va sûrement y avoir plus à faire au fur et à mesure que les besoins augmentent. C’est de l’argent qu’on envoie tout de suite pour aider nos productions et on va continuer de travailler avec eux pour les besoins qu’ils pourraient avoir », a assuré Justin Trudeau mardi, lors de son point de presse quotidien à Ottawa.

« L’argent est sur la table », dit Bibeau

Si elle maintient que le gouvernement fédéral est « prêt à en faire plus pour aider le secteur de l’agriculture », la ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire, Marie-Claude Bibeau, appelle les producteurs agricoles à ne pas « tourner le dos » aux programmes existants au « prétexte qu’ils ne sont pas assez généreux ».

« L’argent est sur la table », a martelé la ministre, en insistant sur les 1,6 milliard de dollars déjà à leur disposition. « C’est important d’aller au bout des programmes », a-t-elle ajouté en conférence de presse.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Marie-Claude Bibeau, ministre de l’Agriculture et de l’Agroalimentaire

Au Canada, un programme d’assurance appelé « Agri-stabilité » peut aider les agriculteurs à éponger des pertes. Il se déclenche lorsque les entreprises font des pertes au-delà de 30 % et éponge 70 % des dégâts.

C’est pourquoi seulement 34 % des agriculteurs y souscrivent à l’échelle du pays, a indiqué Marcel Groleau. « Lorsque Mme Bibeau dit que l’on devrait utiliser les programmes existants, on est d’accord avec ça, à condition que les programmes existants soient efficaces, et il est là, le gros problème au Canada. Les programmes existants ne sont pas efficaces lorsqu’on traverse des crises. La démonstration de ça a été faite à maintes reprises, et ce qu’on demandait en priorité, c’est le redressement de ces programmes-là », a dit M. Groleau, lors d’une entrevue téléphonique avec La Presse.

Protéger les travailleurs

Le gouvernement Trudeau alloue plus de 77 millions de dollars aux transformateurs alimentaires pour la sécurité de leurs travailleurs.

Cette annonce survient alors que l’usine de transformation de bœuf Cargill, en Alberta, est le principal foyer d’éclosion de la COVID-19 au pays et que l’abattoir de porcs d’Olymel à Yamachiche, au Québec, a été contraint de fermer ses portes durant deux semaines en raison de nombreux cas d’infection au sein de son personnel.

C’est de l’argent qu’ils vont pouvoir utiliser pour acheter plus d’équipement de protection personnelle, adapter leurs protocoles sanitaires et appuyer d’autres mesures de distanciation sociale. Ça va aussi permettre aux transformateurs d’adapter leurs usines de façon à ce qu’on puisse produire plus de produits au Canada.

Justin Trudeau

Selon Sylvie Cloutier, présidente-directrice générale du Conseil de la transformation alimentaire du Québec, cette somme ne sera pas suffisante pour aider ses membres à se sortir la tête de l’eau. Il faudrait au moins 100 millions, uniquement pour le Québec, afin d’aider les entreprises à essuyer leurs pertes et à absorber les coûts de la mise en place de mesures de distanciation physique au sein des entreprises.

« Il est un peu tard dans la crise pour commencer à penser à la transformation alimentaire. Je sais qu’il y a eu des besoins criants partout, mais il y a eu des besoins énormes dans notre industrie et des demandes faites depuis plusieurs semaines. On est contents que ça arrive aujourd’hui, mais c’est arrivé un peu tard, et c’est peu », souligne-t-elle.

Aide pour les producteurs de viande

Ottawa vient également en aide aux éleveurs de bétail et de porcs en injectant jusqu’à 125 millions dans le programme Agri-relance pour « aider les producteurs à s’adapter aux changements du marché ». Les éleveurs doivent garder leurs animaux à la ferme plus longtemps, puisque les usines de transformation ne suffisent pas à la tâche. Au Québec, par exemple, les porcheries débordent. Près de 100 000 bêtes sont en attente d’être abattues.

Les fonds qu’on annonce aujourd’hui vont aider les producteurs de bœuf et de porcs à s’adapter à cette crise. C’est un premier investissement et si on doit faire plus, on va faire plus.

Justin Trudeau

Finalement, le premier ministre s’engage à travailler avec les partis à la Chambre des communes pour augmenter de 200 millions de dollars la ligne de crédit de la Commission canadienne du lait afin « d’éviter de perdre des produits frais » et d’« aider les producteurs laitiers à composer avec les conséquences de la crise ».

« Les Producteurs laitiers du Canada accueillent favorablement les mesures annoncées aujourd’hui par le gouvernement fédéral, qui aideront à compenser les répercussions des goulots d’étranglement dans la chaîne d’approvisionnement qui ont empêché les produits laitiers de se rendre de la ferme à l’épicerie », a déclaré leur président, Pierre Lampron, dans un communiqué.

50 millions pour éviter le gaspillage

Ottawa injecte 50 millions dans un programme d’achat de surplus d’aliments pour éviter que des producteurs se débarrassent de leurs produits. Concrètement, Ottawa rachetera les surplus alimentaires de certains producteurs pour les remettre à des organismes et des banques alimentaires.

Justin Trudeau veut à tout prix éviter le « gaspillage », alors que des producteurs agricoles ont dû détruire leur production. Une situation « sans précédent ». « On ne veut pas de gaspillage comme ça. Les mesures de 50 millions de dollars vont rembourser les producteurs pour leur travail, tout en assurant la sécurité alimentaire pour les gens vulnérables à travers le pays », a expliqué le premier ministre.

Manque de main-d’œuvre

Alors que le manque de main-d’œuvre hante toujours les producteurs québécois, le premier ministre s’est réjoui mardi du fait qu’environ 90 % des travailleurs temporaires étrangers normalement attendus à ce temps-ci de l’année sont arrivés au pays en avril. C’est plus précisément 11 200 travailleurs sur les 13 000 attendus, a précisé Marie-Claude Bibeau.

Le Canada compte annuellement sur l’aide d’environ 60 000 travailleurs agricoles étrangers.

Justin Trudeau « reconnaît » que les agriculteurs auront besoin de plus de travailleurs étrangers temporaires lors de la récolte cet été. Il soutient être en train de « travailler » avec l’industrie pour « subvenir à ces besoins ». La ministre Bibeau maintient d’ailleurs « redoubler d’efforts » pour accueillir le « maximum » de travailleurs étrangers.

La ministre fédérale de l’Agriculture ajoute que les producteurs de fruits et de légumes pourront éventuellement profiter d’Agri-protection, un programme d’assurance récolte. Ottawa demande aux provinces d’inclure la pénurie de main-d’œuvre comme risque admissible pour l’industrie maraîchère.

« S’il y a des pertes au champ, parce que [les producteurs] ont manqué de travailleurs à l’automne, ça fait en sorte que ce programme d’assurance pourrait couvrir les pertes », a expliqué la ministre Bibeau.