Les fermetures successives de nombreux abattoirs et d’usines de transformation qui sont récemment survenues au Canada et aux États-Unis en raison de la multiplication des cas de contagion de travailleurs à la COVID-19 et les risques grandissants d’une pénurie de viande de bœuf illustrent à quel point il est urgent de mettre en place une véritable filière bovine québécoise.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Depuis le déclenchement de la pandémie de coronavirus, nous avons soudainement pris conscience de l’importance d’affirmer notre souveraineté alimentaire et de nous affranchir de notre trop grande dépendance aux produits étrangers dont nous ne pouvons contrôler les arrivages.

La crise actuelle a révélé plusieurs failles dans la chaîne d’approvisionnement et mis en lumière tout le potentiel qu’il nous était possible d’exploiter pour consolider des maillons dont nous avons trop longtemps négligé les faiblesses.

Je ne parle pas ici de la volonté de certains de vouloir produire des ananas en serre, mais de celle d’accroître nos capacités à assurer la production continue de produits essentiels de base, comme celle de légumes et, pourquoi pas, de protéines bovines.

Il y a 15 ans, le Québec produisait plus de 200 000 bœufs par année tout en assurant une bonne part de leur transformation sur place.

Mais le mouvement de consolidation dans l’industrie de l’abattage et de la transformation qui s’est opéré à l’échelle nord-américaine n’a pas épargné le Québec, alors que la plupart de nos abattoirs incapables d’être concurrentiels ont été forcés de fermer pour être relocalisés ailleurs au Canada et aux États-Unis.

Depuis le début des années 70, le nombre d’abattoirs a chuté de 70 % aux États-Unis alors que le marché s’est concentré autour de trois grands acteurs – Cargill, Tyson Foods et JBS – qui ont mis sur pied de gigantesques usines où sont traitées des dizaines de milliers de têtes de bétail chaque semaine.

Une des usines de Cargill en Alberta, responsable de 40 % de la transformation bovine au Canada, a été forcée de fermer ses portes la semaine dernière en raison de trop nombreux cas de travailleurs atteints du coronavirus. Cette seule fermeture risque de créer une pénurie au Canada et va irrémédiablement générer des hausses de prix considérables.

« Ce n’est pas un problème d’approvisionnement auquel on fait face, mais un problème de production. Les producteurs de bœufs doivent composer avec des prix déprimés parce qu’ils n’arrivent pas écouler leur production. La marge que prend un abattoir par tête de bétail, qui était à 133 $US l’an dernier, est à 700 $US aujourd’hui », souligne Jean-Sébastien Gascon, directeur général de la Société des parcs d’engraissement du Québec et coordonnateur du Partenariat Bœuf Québec.

Une occasion à saisir

En moins de 15 ans, la production québécoise annuelle de bœuf a chuté de moitié pour s’établir aujourd’hui à 100 000 têtes environ. Il serait possible de retrouver d’ici cinq ans les niveaux de production d’antan, soit 200 000 têtes par année, si on arrivait à transformer notre production sur place.

« Les Québécois consomment l’équivalent de 600 000 bœufs par année. On pourrait donc facilement absorber une production de 200 000 têtes si on faisait une campagne de mise en marché locale. Mais pour y arriver, il faut faire la transformation ici pour assurer la provenance du produit », insiste Jean-Sébastien Gascon.

Les bœufs produits au Québec prennent la direction de l’Ontario ou du nord-est des États-Unis pour y être transformés et revendus de façon générique au Canada ou aux États-Unis.

Le groupe Montpak, appartenant à la famille Fontaine, fait de la transformation de veaux et d’agneaux depuis 60 ans. Le groupe a racheté l’an dernier l’abattoir Forget de Terrebonne, qui transforme le bœuf québécois.

Face à la pénurie appréhendée, on vient de doubler la capacité de production à 500 têtes par semaine, ce qui pourrait se traduire par une production annuelle de 25 000 têtes. Le groupe Montpak pourrait doubler cette capacité de production si la demande reste au rendez-vous.

« C’est un premier pas. Il y a l’abattoir Richelieu, dans la région de Sorel, qui fait de l’abattage multi-espèces, mais qui pourrait produire 15 000 têtes par année.

« On a aussi une dizaine de petits abattoirs dans toutes les régions du Québec qui peuvent aussi s’y mettre. Dans les Cantons-de-l’Est, le producteur Alain Bouffard a réalisé la semaine dernière l’abattage de 125 bœufs, ce qui représente 5000 têtes par année », souligne le coordonnateur de Bœuf Québec.

La chaîne de magasins IGA a été la première à s’engager dans le Partenariat Bœuf Québec en acceptant de consacrer un étalage spécifiquement identifié dans ses comptoirs de viandes. Il faut maintenant que les autres détaillants emboîtent le pas et encouragent le développement de cette filière québécoise.

Mine de rien, si on arrive d’ici cinq ans à retrouver nos niveaux de production de 200 000 bœufs par année, transformés au Québec, ce sont 500 millions additionnels qui seraient réinjectés chaque année dans l’économie de toutes nos régions.

La crise qui nous éprouve nous enseigne l’importance que revêt la souveraineté alimentaire. Pour y arriver, il suffit juste de faire preuve d’un peu de solidarité.