Dans le petit État scandinave, les fonds publics paient tous les frais fixes des entreprises forcées de fermer.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

« Tu sais, Marie-Claude, on paie beaucoup d’impôts ici », me dit mon amie Suzanne Moll, une journaliste danoise qui a déjà, dans le passé, reversé jusqu’à 60 % de son revenu à l’État. « Mais ça a toujours fait partie du deal. Que le jour où l’État serait appelé à aider, il serait là. »

Suzanne fait une pause soudainement au milieu de son explication.

« Désolée, ça m’émeut, tout ça. »

« Parce que ce que je veux dire, c’est que là, dans cette crise, l’État est là pour nous. Il est en train de respecter sa partie du pacte. »

Devant la possibilité de voir des centaines de milliers de personnes payer le gros prix sous forme de chômage et de faillite pour la débandade économique actuelle, le modèle scandinave de l’État-providence a embrayé, ces dernières semaines, à une vitesse supérieure.

Les employés de l’État, les premiers, ont été envoyés à la maison avec salaire intégral. Les entreprises fermées ont reçu de l’aide directe pour assumer leurs frais fixes et les salaires de tous.

La semaine dernière, la première ministre sociale-démocrate Mette Frederiksen a même semoncé les banques qui avaient haussé leurs taux d’intérêt pour les emprunts à court terme contractés par les entreprises en manque de liquidités.

« En gros, l’État a dit : “Non, on n’est pas comme ça, nous, dans ce pays” », relate Suzanne Moll. Et les institutions financières l’ont entendu.

Une crise dans les CHSLD danois, conséquence de sous-financement chronique ? Non. Il n’y en a pas eu. Le Danemark n’a pas connu ça. Leurs différents établissements pour personnes âgées, peu importe le niveau de soins, gérés par les municipalités, adéquatement financés – imaginez : à Copenhague, 88 % de la nourriture qui y est servie est bio – n’ont pas connu de problèmes majeurs.

Le virus teste les systèmes sociaux et économiques du monde entier. Et le fameux modèle capitaliste égalitariste montre qu’il est au rendez-vous.

Quelque 60 milliards de couronnes danoises, soit 2,6 % du PIB, ont été dégagés pour aider directement la population et les entreprises. Depuis le début de la pandémie et de la débandade sanitaire, mais aussi économique, le Danemark, pays de 6 millions d’habitants, a multiplié les mesures financières généreuses pour s’assurer que le moins de gens possible perdent leur emploi et que le moins de petites et moyennes entreprises soient obligées de fermer.

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« Parce que tout ça aurait aussi un prix élevé à plus long terme », explique Alexander Nepper, conseiller principal chez SMVdanmark, principal regroupement de petites et moyennes entreprises du pays. Un prix économique, un prix social. On investit dans le futur.

Les mesures les plus marquantes ? Toutes les petites entreprises obligées de fermer à cause de la crise, tous ceux qui n’avaient pas le choix, notamment les restaurants et les salons de coiffure, voient tous leurs frais fixes payés par l’État : loyer, hypothèque, frais d’assurance, électricité, téléphone. Le gouvernement les a obligés à mettre la clé sous la porte pour plusieurs semaines, donc il ramasse la note. Et il assume aussi 75 % du salaire des employés qui, autrement, auraient été mis à pied. Dans une société où tout employeur qui congédie quelqu’un doit automatiquement lui payer trois mois de salaire, c’est une solution soutenable.

« Tu sais qui sont devenus les héros de cette crise ? », me confie Susanne Hegelund, une consultante en communication, ancienne lectrice de nouvelles d’une des grandes chaînes danoises. « Les coiffeurs. »

Petits commerces de quartier, rarement associés à de grands groupes d’affaires aux reins solides, symboles d’un entrepreneuriat aussi utile que modeste, les coiffeurs incarnent l’injustice de la situation. « Alors les gens coupent leurs cheveux à la maison, mais envoient de l’argent à leur coiffeur », explique Susanne Hegelund.

En fait, c’est le directeur de la santé publique, Søren Brostrøm, le Horacio Arruda du Danemark, qui a ouvert le bal. Il a coupé ses propres cheveux, a affiché la photo sur Twitter, annoncé qu’il avait envoyé l’argent correspondant au prix normal de sa coupe à son barbier, et a invité tous les Danois à faire comme lui. Le président de la Chambre de commerce, Brian Mikkelsen, a annoncé qu’il ferait la même chose dès qu’il aurait besoin d’un coup de ciseaux.

Les PME emploient entre 50 % et 90 % des travailleurs, selon la façon dont on définit les PME, explique Alexander Nepper. La solidarité envers elles se voit tous les jours.

Rene Redzepi, chef et copropriétaire du grand restaurant Noma, une des clés de voûte de la relance touristique du Danemark depuis une dizaine d’années, parle quant à lui avec respect et reconnaissance d’un État « garderie ».

« Oui, nous avons une crise, mais ce n’est vraiment pas aussi grave qu’ailleurs dans le monde… C’est une crise version de luxe. Les gens boivent encore du vin. Probablement trop. On s’en sort bien. » 

Au Danemark, on est protégés comme à la garderie. On peut jouer et faire des folies, mais si on est sur le point de tomber par-dessus la clôture, quelqu’un est là pour nous ramasser.

Rene Redzepi, chef et copropriétaire du restaurant Noma

Selon lui, les travailleurs de la restauration doivent être bien conscients que même si leur situation est difficile, vu les fermetures, elle est immensément meilleure, grâce à toute cette aide, que celle de bien des pays où le gouvernement n’aide pratiquement pas.

Il n’en revient pas qu’aux États-Unis, par exemple, les cuisiniers puissent ne plus avoir d’argent déjà. Parce que les programmes d’aide ne sont pas là. Parce qu’il faut payer pour avoir de l’assurance maladie. Parce que le filet social n’est pas partout comme en Scandinavie.

Le vrai défi au Danemark, croit le restaurateur, se posera dans quelques mois, dans un an, quand la crise sera passée, qu’il n’y aura plus d’aide d’urgence directe et que tout le monde sera forcé de continuer, de tester son modèle d’affaires sans les roues d’appoint. C’est là qu’on verra qui a pris les bonnes décisions de gestion.

En attendant, le pays rouvre déjà ses écoles tranquillement. Le nombre d’hospitalisations diminue. La tempête semble déjà vouloir se résorber.

Danemark

Population : 6 millions d’habitants
PIB : 495 milliards
PIB par habitant : 82 410,54 $
Déficit en pourcentage du PIB : 0,6 %
Nombre de cas de COVID-19 : 7384
Nombre de décès : 355