Forcée de fermer temporairement son école d’art dramatique, Danielle Fichaud fait face à un dilemme cornélien. Comment rembourser ses élèves sans passer elle-même à la trappe ?

Marc Tison Marc Tison
La Presse

Depuis plus de 30 ans qu’elle tient une école d’art dramatique, Danielle Fichaud n’avait jamais connu pareils rebondissements. Des rebondissements vers le bas, si la chose se conçoit.

Les Ateliers Danielle Fichaud donnent une formation au jeu devant la caméra.

« C’est ma spécialité », indique-t-elle.

La comédienne-entrepreneure dirige une équipe de 12 personnes, « tous à contrat ». Les cours, d’une durée de 30 heures, s’étendent sur 10 semaines.

Mais avec le coronavirus, silence, on ne tourne plus. Tous les cours sont annulés jusqu’en septembre.

Et n’y songez pas : le jeu à la caméra ne s’apprend pas en vidéoconférence.

« Il faut se toucher ! lance-t-elle en riant. On ne peut pas faire le cours de scènes d’amour ! »

Une nouvelle session devait commencer le 6 avril, pour laquelle une soixantaine d’élèves avaient déjà versé les droits.

« Dois-je rembourser les étudiants ou y a-t-il une façon de les dédommager ? demande-t-elle. Le but, c’est d’être équitable. »

Danielle Fichaud se trouve prise entre deux feux : les comédiens qui enseignent et les comédiens qui apprennent. Aucun ne roule sur l’or.

« Ces cours sont mon gagne-pain et celui de mes professeurs », commente-t-elle de sa voix bien timbrée, où alternent des accents de résolution ferme et de désarroi.

« La majorité de mes élèves aussi n’ont plus d’emploi. Tu connais la joke : “T’es comédienne ? Dans quel restaurant ?” »

Dans cette pièce, le jeu est à somme nulle.

« Je rembourse mes élèves, d’accord. Mais moi, je ne vis pas ! Tous mes contrats comme comédienne sont annulés aussi. Et il faut quand même que je paie les loyers, les assurances, et tout le kit. C’est un beau dilemme. »

Un dilemme cornélien, pourrait-on dire.

« Il n’y a personne qui a de réponse ! J’ai essayé d’appeler partout ! »

En prison

Pour compliquer les choses, elle n’est pas seulement confinée, elle est cloîtrée.

« J’habite dans une résidence pour personnes âgées », annonce-t-elle, comme un coup de théâtre. Elle n’a pourtant que 66 ans – depuis le 13 avril ! « Mon père est ici, explique-t-elle. Ça me permet de le voir tous les matins. »

Âgé de 91 ans, son père a perdu la conjointe de toute une vie.

« Ils ont été ensemble 70 ans. Ça fait que j’en prends soin », ajoute-t-elle, avec une nouvelle douceur dans la voix. « Le problème, c’est qu’on est enfermés ici. »

Elle ne peut franchir les portes de la résidence sans permission.

Il faut que je sois accompagnée de la dame qui s’occupe des loisirs.

Danielle Fichaud

Bref, « on est en prison ».

On la sent secouée. Au cours d’une carrière qui s’étend sur 45 ans, la comédienne en a vu d’autres, pourtant. Elle a joué les rôles de Yolande Dulude dans District 31, de sœur Saint-Donat dans La passion d’Augustine.

Mais cette fois-ci, le scénario lui échappe. « Je suis prise à la gorge », confirme-t-elle, avant de nuancer avec une scrupuleuse honnêteté. « Il y en a des pires que moi : je n’avais pas de dettes. »

C’est d’ailleurs cette discipline de longue date qui lui fait redouter les mesures d’aide gouvernementales.

« Ou bien tu t’endettes avec des prêts qu’ils garantissent — mais ce n’est pas une bonne idée dans mon cas, parce que je vais être endettée en tabarouette — ou bien ils donnent 75 % des salaires. Mais moi, mon problème, ce n’est pas les salaires, c’est les remboursements. »

Désemparée, elle n’entrevoit pas encore la solution.

Que fera-t-elle au cours des prochains mois ? « J’essaie de retarder le moment d’y penser, mais il faut que j’y pense ! répond-elle. C’est pourquoi je pose la question ! Je ne sais pas. Je vais peut-être demander l’aide du gouvernement, au moins pour moi ? Je ne sais pas… Je prie Dieu, je suppose… »

Peut-être surgira-t-il un deus ex machina.

Rectificatif
Une version précédente de ce texte laissait entendre que les grandes écoles d’art dramatique du Québec ne donnaient pas de cours sur le jeu devant la caméra. Or, d’autres écoles tiennent de tels ateliers, tel le Conservatoire d’art dramatique de Montréal, nous a-t-on signalé. Nos excuses.