Quand il a annoncé son départ, à la fin de l’année dernière, le gouverneur de la Banque du Canada, Stephen Poloz, ne se doutait pas que la fin de son mandat passerait à l’histoire. Retour sur la politique monétaire des années Poloz.

Hélène Baril Hélène Baril
La Presse

Un changement de style

Stephen Poloz a pris la place de Mark Carney, considéré comme une sorte de rock star des banquiers centraux, qui venait d’être recruté par la Banque centrale d’Angleterre, deux ans avant la fin de son mandat.

En 2013, le mandat de sept ans du nouveau gouverneur de la Banque du Canada s’amorçait dans une conjoncture favorable. Mais il avait de grands souliers à chausser, parce que Mark Carney s’était illustré pendant la crise financière.

Comme beaucoup d’autres gouverneurs de la Banque du Canada avant lui, Stephen Poloz, un économiste chevronné, était déjà passé par la banque centrale, où il a travaillé de 1981 à 1995. Mais contrairement à ses prédécesseurs, issus pour la plupart du milieu académique et de la finance, Stephen Poloz a « fait du terrain ».

Il a travaillé pendant 14 ans avec les exportateurs canadiens, d’abord comme économiste en chef, puis comme président et chef de la direction d’Exportation et développement Canada (EDC), la société fédérale vouée à la promotion des exportations.

Cette expérience en a fait un gouverneur différent, plus terre à terre. Dans un discours officiel, il a déjà comparé les bulles spéculatives qui se forment dans l’économie aux bouillons qui remontent à la surface d’une sauce à spaghetti qui mijote. Le petit monde de la finance en a fait les gorges chaudes pendant un certain temps.

« Stephen Poloz ne se prenait pas trop au sérieux, estime Luc Vallée, ancien économiste en chef de Valeurs mobilières Banque Laurentienne et de la Caisse de dépôt. Il est resté modeste quant à la capacité des économistes à prévoir le futur et le dire aux marchés », précise-t-il.

C’est aussi l’avis de Miville Tremblay, qui travaillait à la Banque du Canada jusqu’à l’an dernier comme directeur principal, département des marchés financiers.

La grande force de M. Poloz, c’était d’avoir une distance critique à l’égard des modèles de prévision de la Banque, car il en avait élaboré au début de sa carrière. Cela a bien servi la Banque dans la reprise atypique qui a suivi la crise financière.

Miville Tremblay, ancien directeur principal, département des marchés financiers à la Banque du Canada

Toujours tiré à quatre épingles, l’air débonnaire, le gouverneur de la Banque du Canada a toujours tenté de répondre simplement à toutes les questions des journalistes, même quand elles démontraient une méconnaissance certaine du fonctionnement de la politique monétaire.

« Que pensez-vous du projet de ligne rose de la mairesse de Montréal ? », lui a par exemple déjà demandé un journaliste montréalais en conférence de presse. Cette fois-là, il a été pris au dépourvu et n’avait pas de réponse à fournir.

« Il a toujours porté une grande attention à ce qui se passe sur le terrain de l’économie réelle, souligne Miville Tremblay. À choisir, il préférait parler à un fabricant de portes et fenêtres de la Beauce plutôt qu’à l’économiste en chef d’une grande banque ! »

Sa sympathie pour les entrepreneurs lui a valu certaines critiques, notamment qu’il aurait eu un préjugé en faveur d’un dollar faible pour favoriser les exportations. Une critique injustifiée, selon Steve Ambler, professeur à l’UQAM et titulaire de la chaire David Dodge en politique monétaire de l’Institut C.D. Howe. « Si ça avait été le cas, on aurait vu un effet du côté de l’inflation », explique-t-il.

Le mandat de la Banque du Canada est d’assurer le bon fonctionnement des marchés financiers tout en maintenant un taux d’inflation stable. La cible d’inflation visée, actuellement entre 1 et 3 %, est convenue avec le gouvernement fédéral dans une entente renouvelable tous les cinq ans.

« Sur cet objectif principal, c’est une réussite », dira Steve Ambler à propos des années Poloz.

Un pas en avant, deux pas en arrière

Stephen Poloz, qui passera la main le 2 juin, ne se doutait pas que son mandat se terminerait en plein cœur d’une crise majeure, peut-être la pire que le Canada ait connue. Son mandat s’annonçait pourtant plus serein que celui de Mark Carney. « Son prédécesseur était passé à travers une crise financière, une récession au Canada et une récession plus profonde aux États-Unis », rappelle Steve Ambler.

En 2013, le chemin de M. Poloz était déjà tout tracé. La politique monétaire devait accompagner et soutenir la reprise économique qui s’amorçait, tout en remontant des taux d’intérêt collés au plancher depuis 2009.

Ça s’est avéré plus difficile que prévu. « La normalisation de la politique monétaire après la crise a été un échec », constate Luc Vallée.

Il rappelle que la reprise a été longue à venir du côté américain, ce qui a forcé la Banque du Canada à retarder les hausses de taux. « On a finalement réussi à augmenter les taux parce que le Canada a bénéficié de la reprise mondiale avant les États-Unis », dit-il.

Mais alors que les marchés se préparaient à une remontée graduelle des taux d’intérêt, la banque centrale a abruptement mis les freins en 2015 et décrété coup sur coup deux baisses qui ont ramené le taux directeur à son niveau de sortie de crise.

La chute des prix du pétrole et la faiblesse des investissements menaçaient de faire rechuter l’économie canadienne. Rétrospectivement, la décision du gouverneur de la banque centrale de rebrousser chemin était la bonne, selon Steve Ambler. « On a évité de justesse une récession ».

Les marchés n’aiment pas les surprises et cette valse-hésitation a affaibli la crédibilité de la banque. Mais le tort s’est avéré temporaire. La suite des choses a été plus simple pour Stephen Poloz, qui a navigué avec prudence jusqu’à la fin de son mandat.

La reprise s’est raffermie, les taux ont pu remonter et le Canada a participé à qui allait devenir la plus longue période de croissance économique depuis la Seconde Guerre mondiale aux États-Unis.

Au début de 2020, le Canada avait les taux d’intérêt les plus élevés du monde industrialisé et son économie roulait à plein régime, ce qui lui a donné un avantage pour faire face à la crise à venir.

Il faudra attendre pour faire le bilan des dernières interventions de la banque centrale pour sauver l’économie du naufrage provoqué par la pandémie de la COVID-19.

Stephen Poloz n’a pas hésité à aller sur le chemin encore jamais emprunté par la banque centrale, celui de l’assouplissement quantitatif et des risques d’inflation galopante qui pourraient suivre. 

« On ne reproche jamais aux pompiers d’avoir utilisé trop d’eau », a-t-il lui-même justifié dans une de ses dernières apparitions publiques.

À première vue, la banque centrale a fait ce qu’il fallait faire étant donné la gravité de la situation, croient les spécialistes interrogés par La Presse.

Le gouverneur laisse une institution crédible et compétente à celui ou celle qui lui succédera, selon Jean-Pierre Aubry, économiste indépendant qui a déjà travaillé à la Banque du Canada. « Stephen Poloz a bien manœuvré dans une période où de nombreux repères pour opérer la politique monétaire se sont avérés moins fiables ou peu utiles », estime-t-il.

Les prétendants

Carolyn Wilkins

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Carolyn Wilkins, première sous-gouverneure de la Banque du Canada

La première sous-gouverneure la Banque du Canada est celle qui semble avoir une longueur d’avance sur les autres candidats possibles. Le gouverneur Poloz l’a laissée prendre beaucoup de place au cours des derniers mois, comme s’il la préparait à prendre sa place. Carolyn Wilkins, qui est passée du ministère des Finances à la banque centrale en 2001, pourrait devenir la première femme à la tête de cette institution.

Paul Beaudry

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Paul Beaudry, sous-gouverneur de la Banque du Canada depuis 2019

Le Québécois d’origine a été nommé sous-gouverneur de la Banque du Canada en 2019, après avoir fait carrière comme professeur à l’Université de la Colombie-Britannique, à l’Université de Boston et à Oxford. Il pourrait être le premier francophone à occuper le poste de gouverneur de la banque du Canada.

Jean Boivin

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Boivin, sous-gouverneur de la Banque du Canada de 2010 à 2012, dirige maintenant le BlackRock Investment Institute, à Londres.

Un autre francophone, Jean Boivin, est sur la courte liste. Sous-gouverneur de la Banque du Canada de 2010 à 2012, Jean Boivin a poursuivi sa carrière comme sherpa du gouvernement fédéral pour les rencontres du G7 et du G20. Né à Chicoutimi, Jean Boivin dirige maintenant le BlackRock Investment Institute, à Londres.

Tiff Macklem

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Tiff Macklem, ancien premier sous-gouverneur de la Banque du Canada, est actuellement doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto.

La candidature de l’ancien premier sous-gouverneur de la Banque du Canada avait été considérée pour la succession de Mark Carney en 2013. Tiff Macklem a quitté la banque peu après la nomination de M. Poloz et il est actuellement doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto.

Timothy Lane

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Timothy Lane, sous-gouverneur de la Banque du Canada

Sous-gouverneur de la banque depuis 2009, Timothy Lane a été pendant 20 ans au Fonds monétaire international à Washington. Il a aussi enseigné dans plusieurs universités, dont l’Université d’Oxford.