Avec son Panier Bleu, Québec se démène pour aider les commerces locaux à se lancer sur le web pour survivre à la pandémie de COVID-19. Bravo ! Belle initiative ! Mais de leur côté, Visa et MasterCard ne font pas de cadeau aux PME qui ont migré en quatrième vitesse vers le commerce virtuel.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Marie-Ève Gladu peut en témoigner. Après avoir fermé ses neuf boutiques à cause du coronavirus, la cofondatrice des bonbons KandJu a mis la pédale au fond sur ses ventes en ligne qui ont explosé de 10 000 %.

« Nous parlons d’une véritable révolution commerciale que nous n’aurions jamais crue possible ! », lance-t-elle fièrement.

Sauf que les frais prélevés par Visa et MasterCard grignotent une part non négligeable de ses revenus. En fait, chaque transaction lui coûte 2,7 % sur la plateforme transactionnelle de Shopify. Un autre 1 % s’ajoute lorsque l’achat est sécurisé par PayPal.

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Marie-Ève Gladu, cofondatrice des bonbons KandJu

Au total, c’est pratiquement le double de frais que lorsqu’elle accepte des transactions en boutique avec un client qui a sa carte de crédit en main.

« Ça me coûte assurément quelques milliers de dollars par mois. C’est clairement de mettre des bâtons dans les roues des commerçants », estime l’entrepreneure.

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Il faut savoir que Visa et MasterCard imposent aux commerçants des frais d’interchange chaque fois qu’ils acceptent une transaction à l’aide d’une carte de crédit. Ces frais varient selon une foule de facteurs, comme la taille de l’entreprise, le type de carte de crédit et le genre de transaction.

« En général, les frais en ligne sont plus élevés car les risques de fraude sont aussi plus élevés », explique Corinne Pohlmann, vice-présidente principale, affaires nationales et partenariats, à la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI).

Pour vous donner une idée, MasterCard impose des frais de 1,3 % à un commerçant qui accepte une transaction en magasin avec une carte de crédit classique, alors que la même transaction coûte 1,65 % si le client passe une commande au téléphone. Mais les frais frôlent 3 % sur les cartes assorties d’un généreux programme de récompenses (ex. : Infinite, World Elite).

En pourcentage, cet écart n’est peut-être pas très émouvant. Mais à grande échelle, cela fait des millions de dollars. Même si les consommateurs ne les voient pas, les frais d’interchange imposés aux commerçants sont comme un poste de péage sur toutes les transactions réalisées au pays.

Et ne vous faites pas d’illusion, ce sont les clients qui finissent par absorber la facture, car les commerçants n’ont pas d’autre choix que d’augmenter leurs prix de vente pour intégrer les frais d’interchange.

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Après des années de pression, Visa et MasterCard avaient accepté, en août 2018, de réduire leurs frais d’interchange de 1,5 % en moyenne à 1,4 %. Les PME devaient obtenir une réduction plus importante que les grandes, qui ont plus de pouvoir de négociation. Souvenez-vous quand Walmart avait décidé de refuser les cartes Visa en 2016, en guise de protestation.

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Visa et MasterCard imposent aux commerçants des frais d’interchange chaque fois qu’ils acceptent une transaction à l’aide d’une carte de crédit.

Ces mesures devaient entrer en vigueur d’ici le 1er mai. Un petit pas dans la bonne direction.

Mais à cause de la pandémie, voilà que les deux géants ont décidé de suspendre l’implantation de ces changements qui auraient permis aux PME canadiennes d’économiser 250 millions de dollars par an, selon Ottawa.

Quel dommage !

Visa et MasterCard expliquent qu’ils ne veulent pas mettre leur système à jour au beau milieu de la crise. Ils assurent qu’ils respecteront leur engagement.

« Nous travaillons à la mise en œuvre d’un processus visant à garantir que les commerçants bénéficient des réductions des taux d’interchange qui étaient auparavant prévues pour le 1er mai 2020 », m’a confirmé Sandra Benjamin, vice-présidente aux communications à Mastercard Canada.

On peut donc s’attendre à ce que l’argent perçu en trop soit restitué aux commerçants. Un jour. Mais s’il y a bien un moment où les détaillants auraient besoin de leurs liquidités, c’est maintenant ! Certaines PME risquent d’être en faillite quand Visa et MasterCard leur livreront les rabais promis.

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À plus long terme, j’ai bien l’impression que la COVID-19 va donner encore plus d’élan au commerce électronique et, par la bande, aux cartes de crédit.

En cette période de confinement, l’argent comptant est devenu suspect. Le paiement sans contact est roi dans les rares commerces qui restent ouverts. Et la carte de crédit est quasiment incontournable pour les achats sur l’internet ou au téléphone.

Ces habitudes pourraient rester après la crise. Et les commerçants qui migrent sur le web ne seront pas favorisés. Surtout que malgré son engagement volontaire qui porte sur les taux moyens, MasterCard va augmenter ses frais sur les transactions à distance.

Or, plus les consommateurs utilisent leur carte de crédit, plus ça coûte cher.

Sur une transaction de 300 $, par exemple, les frais d’acceptation de 1,5 % représentent 4,50 $ avec une carte de crédit, calcule Karl Littler, vice-président, relations gouvernementales, pour le Conseil canadien du commerce de détail. C’est presque 50 fois plus qu’avec une carte de débit, puisque Interac prélève des frais fixes d’environ 10 cents par transaction.

Ailleurs dans le monde, les frais des cartes de crédit ont été plafonnés. Dans l’Union européenne, ils sont de 0,3 % maximum. Cela fait des millions d’économies. À bas les postes de péage !