Imaginez si ce virus finissait par provoquer les transformations que les agriculteurs, les manufacturiers, des PME demandent depuis toujours. S’il permettait au Québec de se diversifier économiquement d’une façon nouvelle, histoire de trouver une certaine autonomie inédite, installée sur de nouvelles fondations justes et propres.

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Imaginez si on réussissait à recentrer toutes sortes d’activités névralgiques ici, de la production alimentaire à la production de fournitures médicales, et à convaincre les élus et la population que c’est essentiel.

Après avoir évoqué la nécessité d’une certaine « démondialisation » de l’économie plus tôt cette semaine, le premier ministre a reparlé vendredi de développement d’une nouvelle indépendance économique. 

« Je pense que, s’il y a une leçon qu’on tire de la crise actuelle, c’est qu’on devrait être autonome pour les biens qui sont essentiels », a en effet dit François Legault lors de sa rencontre quotidienne télévisée avec la population et les journalistes, que ma collègue Nathalie Petrowski a rebaptisée « La fin du monde est à 13 h ».

« Puis je pense que, si on regarde à plus long terme, bien, effectivement, tous les équipements médicaux, toute la production dont on a besoin pour donner des soins à la population, il va falloir être autonome. Je pense aussi au domaine des produits alimentaires, donc, entre autres, les fruits et légumes. »

Wow.

Il a même fait allusion à l’électricité – message envoyé à la nouvelle présidente d’Hydro-Québec, Sophie Brochu – qui pourrait servir à chauffer des serres fonctionnelles en hiver. 

J’ai l’impression de voir des années et des années de demandes de restructuration de l’économie québécoise, notamment pour une diversification des emplois locaux de qualité et moins d’importations coûteuses pour l’environnement et les droits de la personne, porter leurs fruits en quelques jours.

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Depuis la mise en place des accords de libre-échange avec les États-Unis, d’abord en 1988, puis avec le Mexique, puis avec l’Europe et les pays du Pacifique, depuis plus de 30 ans, le Québec se développe en allant chercher des marchés pour vendre ses biens et services à l’étranger – aluminium, moteurs, porc, produits pharmaceutiques… 

Mais la dynamique de marché a aussi forcé des restructurations de secteurs entiers dont certains ont été délocalisés, parfois quasi entièrement, à l’étranger, là où les coûts de production sont très bas – le vêtement, en Asie, par exemple – ou encore là où on a développé des savoir-faire qui permettent une forte productivité – les fruits et légumes en Californie, par exemple.

La logique étant toujours la même, celle du marché. Celle du prix le plus bas.

Ceci est avantageux pour les consommateurs qui préfèrent souvent payer moins cher pour des vêtements faits au Bangladesh que cousus ici. Mais ceci a un coût environnemental – pour le transport, entre autres – et humain, puisque les conditions de travail dans les pays où la production est particulièrement peu chère laissent souvent à désirer.

Autre aspect de cette dynamique : des marchés internationaux limitant l’accès local à des produits québécois achetés presque en totalité par des clients d’ailleurs prêts à payer plus cher que ce que les Québécois peuvent se permettre. C’est fréquent autant dans le luxe que dans les produits de la mer, par exemple. Les Japonais adorent le crabe québécois et sont prêts à payer le gros prix pour en manger.

La question que pose le premier ministre en parlant de la nécessité de devenir autonome est donc immense.

Comment peut-on déconstruire ces mécanismes pour s’assurer que certains secteurs reprennent de la force ici dans un tel contexte ?

Que ce soit la fabrication d’équipement médical ou la production d’aliments ?

Avec de la volonté ciblée et organisée.

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François Legault a ouvert une porte, vendredi, en parlant de la possibilité d’utiliser notre électricité pour produire davantage de fruits et légumes, localement, dans des serres. 

« On sait que nous, l’hiver, on dépend beaucoup des pays où c’est plus chaud. Donc, on veut être capables, entre autres avec les serres puis le fait qu’on ait un coût d’électricité qui est très bas, bien, d’être capables de produire davantage localement puis d’être autonomes du côté de la consommation, nos aliments. Parce qu’on le voit, là, on n’aurait peut-être pas pensé ça il y a un mois ou deux, mais un des services essentiels, c’est de nourrir la population », a-t-il dit textuellement.

En fait, nos conditions climatiques sont moins difficiles que l’on pense. Oui, il fait froid, mais nos heures d’ensoleillement pendant la saison hivernale permettent de faire de l’agriculture sans transformer les serres en voûtes tropicales.

Les nouvelles techniques agricoles font avancer ce type de culture moins énergivore qu’on peut le croire.

Dans son point de presse, le premier ministre a aussi parlé d’être autonome pour l’équipement médical, « un bien essentiel ». 

« Je vous fais remarquer, on a encore de l’expertise dans le secteur du textile, mais le défi, c’est d’avoir le tissu qui protège. Donc, c’est plus de ce côté-là, là, qu’est l’enjeu actuellement. Mais on pense d’être capables… là, il y a une question de temps, mais d’arriver. »

Il est vrai que malgré les déplacements d’usines de vêtements vers l’Asie, il y a encore des matières textiles qui se fabriquent au Québec.

Plus tôt cette semaine, j’ai parlé avec un manufacturier de sacs d’épicerie réutilisables en tissu, Dominic Demers, « big boss », pour reprendre ses termes, de l’entreprise Tout un sac à Carignan. Avec la crise, son marché s’est effondré jusqu’à ce qu’il réalise que le tissu des sacs pouvait servir à fabriquer des « jaquettes d’isolement », ces pardessus minimalistes en tissu ultra léger portés partout par les acteurs du réseau de la santé. Vous avez vu ces jaquettes jetables, souvent jaune pâle ou bleu pâle, partout sur les photos depuis le début de la crise. 

M. Demers s’est aussi penché sur la fabrication de masques et donc, du jour au lendemain, son entreprise a fait un virage monstre. « On est totalement hors de notre zone de confort », a-t-il dit. 

Mais chez lui comme ailleurs, ce que la crise permet de constater, c’est que les entreprises peuvent bifurquer de leur plan initial.

Il arrive la même chose dans le monde du savon et des spiritueux. Soudainement, alors que le marché était dominé par les marques de gels désinfectants venues d’ailleurs, on voit des produits québécois arriver d’un peu partout.

En d’autres mots, si on n’a pas ici les produits essentiels, dont on a besoin actuellement, c’est peut-être uniquement parce qu’on n’a jamais fait de réflexion organisée sur ce qu’il nous faut.

On a laissé le marché décider à notre place, selon la conception classique du capitalisme, qui fera quoi où.

Il n’est pas question de regarder maintenant l’avenir à la soviétique, avec des plans quinquennaux sur le nombre de masques médicaux et de côtelettes de porc dont le Québec a besoin.

Mais ce qu’on apprend de cette crise, ou qu’on devrait apprendre de cette crise, c’est qu’il y a un nouvel attachement à la production québécoise qui trouvera sa place dans la nouvelle économie.

Pour tout ce qui nous nourrit et nous soigne, pour commencer.