(SAINT-VALÉRIEN) Dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie, des MRC ont fait un partenariat avec le privé, mais aussi entre elles, pour trouver un nouveau type de développement pour l’éolien. Un modèle à suivre ?

Marie-Claude Lortie Marie-Claude Lortie
La Presse

Lorsqu’on quitte Saint-Fabien-sur-Mer, un petit village pittoresque entre Rimouski et Trois-Pistoles, pour entrer dans les terres, en s’éloignant du fleuve, on les devine rapidement au loin. Telles des libellules géantes modifiées, elles laissent tourner leurs ailes au gré des vents solides du Bas-Saint-Laurent. Les éoliennes du parc Nicolas-Riou sont à la fois impressionnantes comme une armée de soldats énergétiques sortie de nulle part et rassurantes par leur délicatesse au cœur du paysage sauvage d’arbres, de fermes et de collines. Difficile d’argumenter avec la poésie d’un moulin à vent.

PHOTO FOURNIE PAR BUSINESS WIRE

Vue du parc éolien Nicolas-Rioux, dans le Bas-Saint-Laurent

Aujourd’hui, cet immense parc énergétique, inauguré en 2018, ainsi qu’un autre, le parc Roncevaux, situé dans le territoire de Ruisseau-Ferguson plus loin au cœur des terres, en direction de la baie des Chaleurs, en Gaspésie, rapportent de nouveaux revenus cruciaux aux municipalités régionales de comté (MRC). Celles de la région du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, qui applaudissent à cette nouvelle manne, entre 9 et 10 millions par année, se la partagent – deux tiers au Bas-Saint-Laurent et un tiers à la Gaspésie – pour financer leurs programmes sociaux locaux.

Dans une communauté, les revenus d’électricité aident les démunis à arrondir les fins de mois. Là, on alimente un centre de soins palliatifs. Pas besoin de demander de subventions. Les élus sont fiers de le souligner.

Mais comme c’est le cas dans bien des régions du Québec, le projet d’installer massivement des éoliennes au milieu de si beaux paysages n’a pas été de tout repos.

Depuis 15 ans, les élus et les promoteurs ont dû retourner bien des fois à la planche à dessin pour que les plans satisfassent suffisamment de gens – les investisseurs tant privés que publics, la population et les communautés des Premières Nations – pour pouvoir aller de l’avant.

Des efforts colossaux de consultation, de compréhension, de réflexion, de discussions ont été investis afin que les projets aient un grand niveau d’adhésion.

Mais aujourd’hui, les éoliennes tournent, produisent de l’électricité, apportent de l’argent. Et sont citées en exemple. « On a créé quelque chose d’unique », dit Bruno Paradis, préfet de la MRC de La Mitis, partie prenante au projet.

Sauf que.

Sauf que, depuis 2016, Québec ne souffle plus sur l’éolien. Trop de surplus d’électricité produits avec les structures existantes. Le gouvernement a ni plus ni moins débranché ce type de développement.

Donc, tout ce coin de la province regarde son succès économique, écologique, communautaire, politique et se demande : et puis maintenant, on fait quoi ?

Longue aventure

Toute cette aventure a commencé en 2004, explique Michel Lagacé, maire de Saint-Cyprien depuis 1997 et préfet de la MRC de Rivière-du-Loup depuis 2002.

Une entreprise et Hydro Québec sont arrivées avec un gros projet privé. « Mais les promoteurs avaient mal fait leur travail », raconte M. Lagacé.

Les populations locales étaient réticentes, voulaient être entendues. Le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), l’organisme public qui évalue les impacts des projets, a été appelé. Un gros malaise a été mis en lumière : on portait atteinte à l’intégrité d’une région magnifique entourant Cacouna.

La grogne a fini par avoir raison du projet. En 2007, le promoteur l’a retiré.

Mais le vent a tourné.

C’est à ce moment que les communautés locales ont compris que l’idée de faire quelque chose avec leur énergie éolienne n’était pas du tout mauvaise. Sauf qu’il fallait le faire d’une autre façon, à leur manière. En associant privé et public, et en partageant risques et bénéfices.

Yann Fournis, professeur en développement régional et en science politique à l’Université du Québec à Rimouski, estime que ce qui a suivi est un exemple à suivre. « J’en parle tout le temps quand je fais des présentations à l’extérieur », dit-il.

« C’est au printemps 2013 que c’est passé d’orageux à ensoleillé », raconte M. Lagacé.

Ce qui est arrivé, c’est que les élus, les communautés et des investisseurs privés se sont entendus pour faire un projet dans lequel les investissements et les revenus seraient répartis également entre le privé et le public et où les secteurs géographiques ne seraient pas en concurrence, en train de vouloir absolument « tirer la couverte de leur bord ». Ainsi, la moitié des profits sur la vente d’électricité des deux parcs qui ont finalement été construits, Roncevaux en Gaspésie et Nicolas-Riou dans le Bas-Saint-Laurent, sont redistribués à toutes les municipalités qui font partie des deux regroupements de MRC à la base des projets.

Et il y a encore mieux : les deux régions, le Bas-Saint-Laurent et la Gaspésie, ont fait une alliance pour travailler ensemble. Et tout ce monde a inclus dans le projet la nation malécite, qui a dit oui aux revenus potentiels, explique M. Lagacé.

Aujourd’hui, Nicolas-Riou est le plus grand parc en partenariat égalitaire au Canada. On a le meilleur des deux mondes.

Michel Lagacé, maire de Saint-Cyprien et préfet de la MRC de Rivière-du-Loup

Le partenaire privé dans le projet du parc éolien Nicolas-Rioux est EDF Renouvelable, une entreprise française.

À Nicolas-Riou, 59 des 65 éoliennes sont plantées sur des terres de la Couronne. Les autres sur des terrains qui appartiennent au bras financier axé forêt du Fonds de solidarité FTQ, qui est compensé.

« C’est très, très, très important comme revenus », dit le maire de Saint-Cyprien.

Avec ces 9 à 10 millions par an à partager, il est évident que chaque village en profite.

« On a fait le choix de la mise en valeur du territoire pour financer nos programmes sociaux. »

« Avant, au Québec, dès qu’il y avait un appel d’offres, les municipalités se battaient. Maintenant, on partage », note Bruno Paradis, préfet de la MRC La Mitis, qui, en revanche, s’oppose à toute forme d’exploration ou d’exploitation de gaz ou de pétrole sur le territoire. « Ce qu’on a créé c’est porteur, unique. »

Aux yeux de la mairesse de Sainte-Luce, un des villages du Bas-Saint-Laurent engagés dans le projet, il n’y a pas de doute : « L’éolien est un excellent moyen pour développer nos communautés. » L’argent apporté, dit Maïté Blanchette-Vézina, « c’est une immense bouffée d’air frais. »

La jeune élue comprend les réticences face au développement électrique en général, dans un monde où on doit aussi parler d’abord et avant tout de réduction de dépenses énergétiques. « Mais on fait de l’éolien de mieux en mieux », dit-elle. Les coûts de production diminuent. Pour elle, il n’y a pas de doute, c’est de la vraie énergie verte, en circuit court pour la région. Et il faut continuer dans cette direction. « Mais c’est sûr qu’il faut trouver des débouchés pour cette électricité », admet-elle. Des débouchés locaux. L’avenir est-il du côté de l’informatique et de ses besoins en électricité ? De serres pour nourrir le Québec l’hiver ?

C’est à tout ça qu’il faut réfléchir pour planifier la suite verte et durable du développement régional.