On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Il suffit pourtant que l’on s’intéresse un peu au passé des gens heureux pour comprendre que leur vie apparemment linéaire foisonne de faits marquants et d’événements heureux comme d’autres moins favorables. Il en va de même pour les entreprises à qui tout semble sourire.

Jean-Philippe Décarie Jean-Philippe Décarie
La Presse

Il y a deux semaines, une vingtaine de journalistes assistaient à l’assemblée annuelle de SNC-Lavalin au Palais des congrès de Montréal. Même le Wall Street Journal avait dépêché à Montréal un membre de sa rédaction pour couvrir l’événement.

Contraste frappant, seulement deux représentants des médias, dont moi-même, se sont déplacés hier pour assister à l’assemblée annuelle de WSP, qui se déroulait dans un Holiday Inn du boulevard René-Lévesque Ouest.

L’assemblée des actionnaires de SNC-Lavalin était en soi porteuse de multiples controverses et laissait donc entrevoir un fort potentiel de manchettes accrocheuses.

Ses problèmes judiciaires liés aux accusations de corruption pour ses activités passées en Libye, son incapacité à atteindre les cibles financières annoncées, ses problèmes structuraux au Moyen-Orient et l’éprouvante débâcle de la valeur de son titre boursier depuis le début de l’année étaient autant de sujets à haute valeur médiatique.

L’assemblée des actionnaires de WSP d’hier était donc beaucoup moins susceptible de générer la polémique. 

La veille, WSP avait dévoilé les résultats financiers de son premier trimestre, qui étaient à l’avenant : hausse de 10 % de ses revenus trimestriels et profits au-dessus des attentes des analystes.

WSP, qui a réalisé l’an dernier quatre acquisitions de firmes d’ingénierie, dont le groupe américain Louis Berger, s’est donné pour objectif de devenir d’ici 2021 la plus importante société d’ingénierie et de services-conseils professionnels du monde.

Avec des effectifs de 48 000 professionnels et des revenus de 6 milliards pour l’année 2018, WSP prévoit élargir son empreinte à un point tel que d’ici trois ans, elle compterait 65 000 professionnels et réaliserait des revenus de 9 milliards, à la suite d’acquisitions stratégiques et de croissance organique.

Bref, ça roule rondement pour WSP, et son PDG Alexandre L’Heureux affiche une solide confiance dans la capacité de l’entreprise de réaliser les objectifs qu’elle a fixés.

Le contraste entre la réalité de WSP et la situation que vit SNC est tel que l’on a encore une fois demandé à Alexandre L’Heureux s’il était éventuellement prêt à reprendre certaines des activités que la firme montréalaise en difficulté pourrait décider de céder.

Garder un cadre éthique

À nouveau, Alexandre L’Heureux a dit qu’il était très mal à l’aise d’avoir à commenter les difficultés que connaît un concurrent, que ce n’était pas son rôle, d’autant que les deux entreprises ont des modèles d’affaires totalement différents.

Si des analystes ont évoqué la possibilité que SNC vende la société britannique Atkins, aussi très présente au Moyen-Orient et en Asie, cette division n’intéresse pas WSP.

« On est déjà très présent en Grande-Bretagne, où on est devenu le numéro un. Les activités d’Atkins au Moyen-Orient et en Asie ne nous intéressent pas non plus, on est déjà présent dans ces marchés.

« Mais la meilleure chose pour le Québec, c’est que SNC-Lavalin surmonte ses problèmes. Montréal est la seule ville qui abrite les sièges sociaux de deux des dix plus importantes sociétés de génie au monde. On a une expertise unique au Québec, et c’est ça qu’il faut préserver », insiste Alexandre L’Heureux.

Cela dit, il est certain qu’advenant une situation d’urgence où SNC n’aurait d’autre choix que d’être vendue à un tiers, WSP pourrait lui venir en aide. « Si on peut aider, on va aider, on a le même actionnaire [la Caisse de dépôt et placement du Québec] », a indiqué le PDG.

Alexandre L’Heureux souligne aussi le fait qu’au Québec, on s’attarde beaucoup sur les projets qui ne fonctionnent pas comme prévu ou qui vont mal, alors que WSP est en train de terminer la rénovation de l’échangeur Turcot dans les temps requis, aux coûts prévus, et ce, dans un contexte éminemment complexe.

Chez WSP, on estime que les travaux de démolition de l’ancien échangeur urbain étaient l’équivalent « de réaliser une opération à cœur ouvert sur quelqu’un en train de courir un marathon ». Il fallait assurer la circulation malgré la réalisation de travaux majeurs sur le réseau.

Le PDG de WSP rappelle également que son entreprise a choisi sciemment d’éviter certains marchés dans le monde où les risques de corruption demeurent élevés. C’est pourquoi 90 % des activités de WSP se déroulent dans des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Le cauchemar que vit SNC-Lavalin avec les accusations de corruption dont elle fait l’objet pour des événements qui se sont déroulés il y a 10 ou 20 ans a obligé WSP à resserrer ses lignes de conduite en matière d’éthique.

« Il y a trois semaines, j’ai passé l’examen qu’a préparé notre chef de l’éthique. Tout le monde dans l’entreprise, 100 % de tous nos employés, doit suivre obligatoirement une formation sur l’éthique, ce n’est pas négociable.

« Hier, tout le conseil d’administration a eu une présentation de deux heures sur le sujet par une sommité mondiale », précise Alexandre L’Heureux.

Alors que SNC-Lavalin vient d’annoncer qu’elle allait se retirer d’une quinzaine de pays où elle faisait des affaires pour réduire ses coûts, WSP entend élargir son empreinte géographique tout en poursuivant la réalisation de prouesses techniques comme celle de construire le plus puissant télescope du monde, le Télescope géant Magellan au Chili, qui va faire 2000 tonnes métriques.