Il faudra bien sûr attendre les résultats de l’enquête du SPVM au sujet des actes de vandalisme commis contre des pagodes bouddhistes et des statues du Quartier chinois de Montréal. Mais j’avoue qu’il est tentant de croire que tout cela est lié à la vague de racisme anti-asiatique qui règne partout sur la planète depuis l’apparition du COVID-19.

Mario Girard Mario Girard
La Presse

Victimes de harcèlement et d’insultes, les communautés chinoises dispersées à travers le monde vivent actuellement des moments difficiles. « Alerte jaune ! », « Péril jaune ! », ont titré certains journaux internationaux. Pas drôle de lire ça…

Pour se défendre, des gens d’origine asiatique ont créé le mot-clic #JeNeSuisPasUnVirus. À lire les commentaires que certains rédigent, on devine que la bêtise humaine a de beaux jours devant elle. 

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La pagode Chua Quan Am, dans le quartier Côte-des-Neiges, a été la cible d'actes de vandalisme.

Cette vague de discrimination, on l’observe partout sur la planète. À Séoul, un restaurant a installé une pancarte disant : « Chinois interdits ». Au Japon, le mot-clic #ChineseDontComeToJapan (Chinois ne venez pas au Japon) est très populaire. Au Danemark, le quotidien Jyllands-Posten a publié une caricature montrant le drapeau chinois – mais au lieu des cinq étoiles, on y trouve plutôt des illustrations du coronavirus.

Aux États-Unis, dans un Costco de l’État de Washington, un employé a demandé à un enfant métis de quitter les lieux parce qu’il croyait qu’il venait de Chine. 

En Italie, le directeur du Conservatoire Sainte-Cécile de Rome a suspendu les cours de tous les « étudiants orientaux ». Le hic, c’est que la plupart de ces étudiants sont des immigrants de seconde génération.

Chez nous, il y a eu ce reporter de CTV News, Peter Akman, qui a tweeté une photo de lui avec son coiffeur. Ce dernier, d’origine asiatique, portait un masque. « Heureusement que tout ce que j’ai eu est une nouvelle coupe de cheveux », a écrit le reporter. Il a été renvoyé par sa chaîne peu de temps après.

Ce qui est fascinant, c’est que cette réaction irrationnelle qui fait ressurgir un racisme stagnant est loin d’être nouvelle. En fait, elle accompagne chaque épidémie depuis des millénaires. Oui, des millénaires ! Ce besoin de trouver un coupable, d’accuser l’Autre, on l’a observé chez les Grecs lors de la « peste d’Athènes », a brillamment souligné la philosophe et médecin Anne-Marie Moulin dans la livraison du 15 février du quotidien Le Monde.

La spécialiste des maladies tropicales est revenue sur cette épidémie qui a frappé la Grèce de 430 à 426 av. J.-C. et au cours de laquelle un « désordre moral croissant » a régné. « Les médecins ne soignent plus, les gouvernants ne gouvernent plus, les citoyens ne reconnaissent plus les liens d’amitié et de solidarité entre eux », relate Anne-Marie Moulin.

Cette recherche du bouc émissaire, lorsque éclate une épidémie, est une constante. Nommer des coupables nous permet de mieux vivre l’angoisse, plus difficile à supporter que la peur. « Pour canaliser les émotions populaires, les populations ou leur gouvernement désignent donc un objet qui va permettre de transformer l’angoisse en peur, explique Anne-Marie Moulin. D’où le rôle du bouc émissaire. »

Plus récemment, ce manque de « solidarité » a également été observé lors de l’épidémie de peste pulmonaire en Inde, en 1994. De nombreux pays ont cédé à la panique, agissant chacun de leur côté, sans concertation, afin de protéger uniquement leurs arrières et leurs frontières.

C’est fou de voir le nombre de décisions qui sont prises actuellement sans aucune concertation. Un pays ou une ville décide de fermer des écoles, des garderies, de limiter les transports aériens, d’annuler certains grands rassemblements. Chacun y va de ses mesures protectionnistes. Tout cela se fait dans le chaos, entre deux vox pop qui donnent la parole à des citoyens anxieux.

Un jour on se fait dire qu’il faut porter un masque. Le lendemain on se fait dire que le masque n’est pas très efficace pour se protéger. 

Au lieu de passer du temps à montrer du doigt les « coupables », à chasser les sorcières, à rechercher le « patient zéro » comme on l’a fait pour le sida, consacrons plus de temps à nous concerter, à nous organiser tout le monde ensemble.

Continuons d’être prudents et de prendre toutes les précautions nécessaires. Le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec recommande maintenant d’éviter les poignées de main et la bise (le coude sera très populaire dans les prochaines semaines). Et continuons d’écouter la science, comme l’a rappelé sagement Barack Obama mercredi dans un tweet (contrairement à Donald Trump qui dit qu’il faut faire comme si de rien n’était). Mais ne sombrons pas dans la panique et dans la stigmatisation.

Heureusement, des voix s’élèvent. À la fin janvier, António Guterres, secrétaire général des Nations unies, a publié un message pour combattre la stigmatisation des gens d’origine asiatique. De son côté, le Comité international de taxonomie des virus demande qu’on évite de désigner le coronavirus SARS-CoV-2 par le terme « virus chinois ».

Combattre une épidémie est un défi gigantesque pour les autorités partout dans le monde. Ne laissons pas le virus du racisme se répandre en plus. Car évidemment cette situation procure à beaucoup de gens une belle occasion d’affirmer qu’il faut contenir les migrations. Affirmer que la porosité des frontières et la multiplication des échanges entre les sociétés sont à la source des récentes épidémies est une hérésie totale.

Les virus ne se multiplient pas à cause des échanges entre les peuples. Ils se multiplient à cause des inégalités sociales. En ce sens, cette épidémie devrait nous secouer et nous amener à travailler à un meilleur rapprochement.

Nous devons maintenant utiliser nos coudes pour nous saluer. On peut aussi se les serrer tous ensemble. Ce sera toujours ça de pris !