Alors que Québec a ouvert la porte, mardi, à ce que certaines personnes atteintes de troubles mentaux graves soient admissibles dès le 12 mars à recevoir l’aide médicale à mourir, le Collège des médecins prévient qu’un délai supplémentaire pourrait être nécessaire avant que ce changement ne s’applique sur le terrain.

Ariane Lacoursière Ariane Lacoursière
La Presse

« On doit se poser la question suivante : “Où trace-t-on la ligne ?” On est au début de cette réflexion. On ne trouvera pas nécessairement les réponses rapidement », affirme le secrétaire du Collège des médecins du Québec, le Dr Yves Robert. Selon lui, « il n’y a pas d’urgence » à agir rapidement dans ce dossier, et il se pourrait que le guide de pratique qui détaillera dans quelles conditions l’aide médicale à mourir pourra être offerte à ces patients « arrive après le 12 mars ».

Jusqu’à maintenant, toute personne désirant obtenir l’aide médicale à mourir (AMM) devait répondre à six critères au Québec : 

– être assurée ;
– être majeure et apte à consentir aux soins ;
– être atteinte d’une maladie grave et incurable ;
– être dans une situation médicale se caractérisant par un déclin avancé et irréversible de ses capacités ;
– éprouver des souffrances physiques ou psychiques constantes, insupportables et qui ne peuvent être apaisées ; 
– être en fin de vie.

Réagissant à un jugement de la Cour supérieure rendu il y a quatre mois, Québec a annoncé mardi que le critère de « fin de vie » serait inopérant à compter du 12 mars.

La ministre de la Santé, Danielle McCann, a reconnu que la levée du critère de fin de vie ouvrait la porte à ce que des personnes qui ont « des troubles mentaux sévères et qui sont réfractaires à tout traitement » puissent demander l’AMM.

Le Collège des médecins est en train de concocter un nouveau guide de pratique qui viendra encadrer la question. L’Association des médecins psychiatres du Québec a aussi été sollicitée et a créé un groupe de travail qui fera des recommandations au Collège des médecins.

Déjà, la ministre McCann a laissé entendre qu’en plus des deux médecins devant être consultés dans toute demande d’AMM, un troisième médecin, psychiatre, pourrait devoir être consulté dans le cas de personnes souffrant de troubles mentaux.

Inquiétudes sur le terrain

Cette annonce du gouvernement inquiète la directrice générale de la Société québécoise de schizophrénie, Alice Charasse. « On craint le message que ça envoie. On craint que ça n’enlève de l’espoir aux personnes atteintes et à leurs familles. Parce qu’il y a moyen de bien vivre avec la schizophrénie », affirme-t-elle.

Mme Charasse se demande aussi si on s’assurera que « toute l’aide aura été fournie » aux personnes vivant avec la maladie mentale avant de les autoriser à recevoir l’AMM. 

On sait que l’accès à un psychiatre est difficile au Québec. Que les organismes communautaires sont sous-financés… On se pose de sérieuses questions.

Alice Charasse, directrice générale de la Société québécoise de schizophrénie

Estimant que la population n’avait pas été assez consultée sur le sujet, la députée péquiste Véronique Hivon a demandé que des consultations publiques aient lieu.

Le gouvernement a plutôt annoncé qu’en février, la Commission des soins de fin de vie rencontrera « des groupes qui représentent les usagers et les proches aidants en santé mentale pour avoir un échange », a dit la ministre mardi, reconnaissant que le sujet est « complexe ».

Quels patients ?

Selon le Dr Robert, seule une infime partie des personnes atteintes de troubles mentaux pourront se qualifier pour recevoir l’AMM. Ces personnes devront répondre aux cinq autres critères de la loi, dont celui de souffrir d’une « maladie grave et incurable ».

Le Dr Alain Naud, médecin de famille offrant l’aide médicale à mourir, croit aussi que « les autres critères restent et sont amplement suffisants pour protéger les personnes vulnérables ».

Le Dr Naud croit que seuls des patients souffrant par exemple de schizophrénie sévère ou de dépression sévère et chronique, pour qui tous les traitements tentés n’ont rien donné, pourraient par exemple être admissibles à l’AMM.

Selon le Dr Naud, dans les pays comme la Belgique où les personnes atteintes de problèmes de santé mentale sont admissibles à l’AMM, celles-ci représentent moins de 3 % de tous les cas.

Il croit que l’AMM ne sera jamais offerte « par manque de soins ou de soutien ». 

Il faut reconnaître que la grande souffrance, ça existe aussi en maladie mentale. Il ne faut pas abandonner ces gens sévèrement atteints.

Le Dr Alain Naud

Différentes étapes doivent encore être franchies avant que le retrait du critère de fin de vie ne soit appliqué au Québec. Le gouvernement fédéral doit entre autres procéder à des changements à sa propre loi d’ici au 12 mars. Une prolongation de délai pourrait toutefois être demandée.

Le Dr Robert assure que le sujet de l’aide médicale à mourir chez les personnes atteintes de problèmes de santé mentale sera abordé dans le détail, sans prendre de raccourci. Car dans certains cas de maladie mentale, « le désir de mort fait partie de la maladie ». « C’est là, la difficulté. […] Il faut prendre le temps de réfléchir à la question », dit-il.