Québec réclame 19,3 milliards à la société pharmaceutique Purdue Pharma pour les coûts liés à la crise des opioïdes dans la province depuis une vingtaine d’années.

Alice Girard-Bossé Alice Girard-Bossé
La Presse

La province estime que la société américaine a encouragé le corps médical à surprescrire l’OxyContin, médicament antidouleur de la famille des opioïdes. Le Québec déclare que ce médicament aurait rendu des consommateurs dépendants aux opioïdes et souhaite se faire rembourser la totalité des coûts des soins de santé liés aux problèmes de toxicomanie et aux surdoses attribuées à cette classe de médicaments.

« L’entreprise est responsable de l’augmentation de l’utilisation de ce médicament en sachant que c’était un risque important pour la santé publique », indique Bryn Williams-Jones, professeur et directeur du programme de bioéthique à l’École de santé publique de l’Université de Montréal. Purdue Pharma a caché les risques dans le but de maximiser ses profits, explique-t-il. « Ce n’est pas seulement de la négligence, c’est de la fraude », affirme M. Williams-Jones. Il explique que de telles situations entraînent une perte de confiance de la population envers l’industrie pharmaceutique.

Les provinces s’unissent

Les autres provinces canadiennes ont également déposé des poursuites contre l’entreprise totalisant 89,8 milliards de dollars. « En 2018, une demande d’action collective a été déposée par le gouvernement en Colombie-Britannique contre plusieurs fabricants d’opioïdes. Depuis, d’autres provinces se sont jointes à cette action, dont le Québec », explique Caroline Perrault, avocate spécialisée en actions collectives et litige civil à la firme Siskinds Desmeules.

Après plus de 2000 plaintes liées à la crise des opioïdes, le groupe pharmaceutique américain Purdue Pharma a déclaré faillite en 2019. Les poursuites au Canada contre Purdue ont été suspendues. « Ceux qui croyaient avoir une réclamation à faire valoir dans la faillite devaient déposer une preuve de réclamation avant le 30 juillet 2020 », déclare MPerrault.

La Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) a déposé discrètement une réclamation le 29 juillet dernier.

Les assureurs de soins de santé provinciaux, dont la RAMQ, ont déposé une preuve de réclamation dans cette faillite pour protéger leurs droits contre Purdue.

Caroline Perrault, avocate

Comme l’indique la poursuite déposée au tribunal des faillites des États-Unis pour le district du sud de l’État de New York que nous avons pu consulter, la RAMQ réclame 15 305 100 000 $ US, soit 19 339 100 000 $ CAN. L’Ontario est la province qui réclame le montant le plus élevé, soit 34,7 milliards, suivi du Québec. La Colombie-Britannique et l’Alberta réclament 12,2 et 10,5 milliards respectivement.

Une autre poursuite a lieu au Québec contre une vingtaine de fabricants d’opioïdes, notamment contre Purdue Pharma Canada, afin de dédommager les victimes des médicaments de la famille des opioïdes. La première audition aura lieu le 24 novembre.

La responsabilité du gouvernement

Selon Bryn Williams-Jones, la pharmaceutique n’est pas la seule responsable dans cette affaire. Il rappelle que les sociétés pharmaceutiques bénéficient d’un énorme soutien de l’État, notamment quand il leur accorde des réductions d’impôts et leur assure des monopoles. « Sans oublier qu’une bonne partie des recherches sur les médicaments sont subventionnées par l’État », ajoute-t-il.

Les médicaments sont souvent trop rapidement prescrits, explique M. Williams-Jones. « Le médecin est plus encouragé à prescrire un médicament qu’à passer 15 ou 20 minutes à parler avec le patient », se désole le professeur en bioéthique.

Il ajoute qu’il est pourtant beaucoup plus rentable de trouver les causes de la détresse du patient, plutôt que d’offrir automatiquement un médicament. « Si j’ai un problème de dos, on va me prescrire des opioïdes avant de me conseiller de changer l’ergonomie de mon lieu de travail ou d’aller voir un physiothérapeute », s’indigne M. Williams-Jones. Selon lui, il est primordial de reconnaître que le médicament n’est pas toujours la solution appropriée.

Nombre de morts liées à une surdose d’opioïdes au Québec

2008 : 180

2009 : 187

2010 : 161

2011 : 180

2012 : 229

2013 : 198

2014 : 223

2015 : 239

2016 : 258

2017 : 276