Des milliards de dollars en pertes, mais personne pour en prendre la responsabilité. La Caisse de dépôt et placement du Québec a dévoilé mercredi des résultats catastrophiques. Le premier ministre Jean Charest et la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, ont refusé d'être montrés du doigt. Le tandem a aussi rejeté l'idée de témoigner devant une commission parlementaire spéciale, au grand dam des partis de l'opposition.

Mis à jour le 26 févr. 2009
Denis Lessard LA PRESSE

Le gouvernement Charest rejette toute responsabilité pour le dérapage financier survenu en 2008 à la Caisse de dépôt et placement du Québec. Pas question pour Jean Charest ou Monique Jérôme-Forget d'aller témoigner devant la commission parlementaire qui pourrait être chargée de lever le voile sur ce qui s'est passé dans la gestion du bas de laine collectif des Québécois.

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 «C'est une année décevante, on doit s'interroger sur les décisions qui ont été prises, mais ce n'est pas une raison pour faire de la politique sur le dos de la Caisse de dépôt», a répliqué mercredi M. Charest après que la Caisse eut confirmé que son portefeuille de 150 milliards avait reculé de 25,6%, soit une perte de 39,8 milliards. Elle a aussi confirmé qu'elle devait dévaluer de 4 milliards supplémentaires son portefeuille de 13 milliards de papiers commerciaux adossés à des actifs (PCAA), un placement à haut risque. «Que la Caisse en détienne, c'est une chose. Qu'elle en détienne autant, c'en est une autre», a observé M. Charest.

Comme la responsable des Finances, Monique Jérôme-Forget, il a minimisé les conséquences de ces pertes pour les déposants. Plusieurs organismes ont déjà annoncé qu'il n'y aura qu'un «impact limité» sur les cotisations, notamment à la Régie des rentes, à la Société d'assurance automobile et à la Commission de la santé et de la sécurité du travail, a fait valoir M. Charest.

Mme Jérôme-Forget a, quant à elle, soutenu que les retraités n'avaient rien à craindre pour leurs rentes, du recul des actifs de la Caisse, oubliant les 130 000 ouvriers de la construction dont le niveau des prestations n'est plus garanti depuis 2005.

En matinée, à Montréal, les dirigeants de la CDP avaient confirmé que leurs résultats de 2008 les laissaient loin derrière la moyenne canadienne des fonds comparables. Sur les trois dernières années, le rendement est de

-3,2%, ce qui laisse encore la CDP dans le dernier quartile - les 25% moins performants. Pas question toutefois de «sanctions» pour ces dirigeants, a indiqué M. Charest. La CDP a déjà fait savoir qu'il n'y aurait aucun boni cette année.

Pas responsable

Pour M. Charest, la responsabilité du gouvernement à l'égard de la CDP se limite au choix des membres du conseil d'administration et du président-directeur général. Les premiers seront choisis «le plus tôt possible», dans les prochaines semaines - le mandat est échu dans 8 cas sur les 14 membres du conseil. Le PDG sera désigné «au plus tard» en juin. Même le choix de Richard Guay, nommé à la barre en septembre dernier, n'était pas une erreur du gouvernement, selon la ministre des Finances.

Elle a soutenu que M. Guay était en fait le choix d'Henri-Paul Rousseau, qui avait fait vigoureusement campagne pour son poulain auprès du conseil d'administration et du gouvernement. Le conseil d'administration avait fait d'autres choix, mais M. Guay a été sa recommandation «finale», a reconnu Mme Jérôme-Forget. À plusieurs reprises d'ailleurs, aux questions des journalistes qui lui demandaient d'expliquer la contre-performance de la Caisse, elle a suggéré de «poser les questions à M. Rousseau».

M. Charest et sa ministre ont relevé cette contre-performance par rapport aux autres fonds. Ce retard soulève selon eux bien des questions, auxquelles devront répondre les dirigeants en commission parlementaire. L'ancien président directeur général, Henri-Paul Rousseau, s'est dit disposé mercredi à venir s'y expliquer. M. Charest et Mme Jérôme-Forget ont soutenu qu'il n'était pas question pour eux d'y témoigner.

Mensonges de campagne

Jean Charest était visiblement irrité mercredi quand on lui a rappelé qu'en campagne électorale, le chef adéquiste Mario Dumont avait déjà attaché le grelot à des pertes de 25% des fonds de la CDP. À ce moment-là, le chef libéral s'était fait rassurant et avait refusé de confirmer des chiffres qui circulaient déjà largement.

«M. Dumont avait aussi dit que les retraités risquaient de perdre leur rente», a répliqué M. Charest, accusant son adversaire de démagogie. Mme Jérôme-Forget avait aussi renchéri. C'est l'adéquiste qui avait «menti», selon elle, même si ses affirmations se sont révélées exactes. En campagne électorale au moment où il avait parlé de ces pertes, les rapports de la Caisse étaient moins alarmistes, a-t-elle dit. Deux semaines avant les élections du 8 décembre, les informations de la CDP laissaient prévoir un recul de 18% du portefeuille. Dans les tout derniers jours, le travail du Vérificateur général du Québec a fait passer la perte de 38 à 39,8 milliards, a soutenu Mme Jérôme-Forget (La Presse, il y a deux semaines, avait annoncé ces pertes de 38 milliards).

Rendement à tout prix

Pour Jean Charest, il n'est pas question de chambarder le mandat ou l'organisation à la CDP. La Caisse est solide et son rendement à long terme a répondu aux attentes.

«On n'a jamais dit qu'il fallait le rendement à tout prix, on a dit qu'on regardait à long terme», a insisté mercredi le premier ministre. Depuis sa création, en 1965, la Caisse aura eu un rendement moyen de 8,1%, au-dessus de la cible de 7%, le niveau à atteindre pour faire face aux obligations des régimes de retraite. Sur cette longue période, «il y a eu trois récessions et deux krachs boursiers», a rappelé M. Charest. Toutefois, sur les 5 dernières années, le rendement de la Caisse tourne plutôt autour de 4%, bien en dessous du seuil souhaitable des 7%.

Pas question cependant pour la CDP de «jeter le bébé avec l'eau du bain», et il faut «garder la tête froide», car pour l'instant, les pertes sont surtout «sur papier», notamment dans le cas des papiers commerciaux que l'on doit inscrire au passif, mais qui ne sont pas perdus pour autant.