Quarante ans après que Pierre Elliott Trudeau eut sorti l'État des chambres à coucher et ouvert la porte à l'avortement, la menace d'un retour de balancier est plus forte que jamais, craignent plusieurs experts et groupes féministes.

Agnès Gruda LA PRESSE

«Oui, le droit à l'avortement est menacé, je suis très inquiète», dit Johanne Fillion, porte-parole de l'Association du Québec pour le planning des naissances.

 

Selon elle, la manifestation qui a rassemblé quelques milliers de manifestants pro-vie, hier à Ottawa, ne représente que la pointe d'un mouvement de mieux en mieux organisé et de plus en plus présent au Canada.

Les militants pro-vie sont loin de gagner toutes leurs batailles. Mais ils se battent avec de plus en plus de moyens. Depuis sept ans, des députés pro-vie libéraux et conservateurs ont déposé neuf projets de loi susceptibles de limiter le droit à l'avortement, souligne la juriste Louise Langevin. Le plus célèbre de ces projets de loi portait le numéro C-484 et s'était rendu jusqu'en deuxième lecture à la Chambre des communes.

Mais il n'y a pas que les projets de loi. Johanne Fillion énumère une série d'actions récentes signées par le mouvement pro-vie. Il y a eu les «vigiles de Carême» devant des cliniques d'avortement. La mobilisation contre l'octroi de l'Ordre du Canada au Dr Henry Morgentaler. La tentative de placarder babillards et autobus avec des photos de foetus non nés. Et une autre visant à empêcher les organisations humanitaires canadiennes de faire la promotion du planning familial à l'étranger.

Ces campagnes ont beau rater leur cible, elles sont le signe d'une montée inquiétante de la droite religieuse au Canada, dénonce Johanne Fillion.

Louise Desmarais, auteure de Mémoires d'une bataille inachevée, une histoire de l'avortement au Canada, en rajoute. Elle note qu'au Québec, l'Église catholique a cessé de s'intéresser à la question de l'avortement au début des années 80. Récemment, elle a repris sa place dans le débat. En protestant contre l'hommage au Dr Morgentaler, par exemple. Et aussi en s'associant à la manifestation pro-vie d'hier.

«La montée du conservatisme religieux remet très certainement en question le droit à l'avortement», s'inquiète-t-elle.

«Les anti-choix sont organisés au sein d'un lobby très puissant, et très bruyant. Il ne faut pas les sous-estimer», affirme Louise Langevin.

Une de ses collègues de l'Université Laval, Diane Lamoureux, s'inquiète elle aussi, au point de souhaiter que la «liberté reproductive» des femmes soit inscrite dans la Charte canadienne des droits et libertés. Selon elle, c'est la seule façon de résister aux assauts des militants pro-vie. Mais aussi d'assurer que les services d'avortement soient accessibles partout au Canada, ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui.

«Le lobby des intégristes chrétiens est bien placé à Ottawa, nous les surveillons de près», dit pour sa part Michèle Asselin, présidente de la Fédération des femmes du Québec. Elle assure que celle-ci est prête à fourbir ses armes à la première initiative législative rappelant le projet de loi C-484.

De telles initiatives sont inévitables, prévoit Catherine Giroux, du collectif La Riposte, qui a organisé une contre-manifestation pro-choix hier à Montréal. Selon elle, le programme du Parti conservateur ouvre grande la porte à des projets de loi visant à protéger les femmes enceintes - façon détournée de s'attaquer au droit à l'avortement.

Depuis 40 ans

Le «bill omnibus» de Pierre Elliott Trudeau a reçu l'assentiment de la Chambre des communes le 14 mai 1969. Louise Desmarais enseignait ce jour-là dans une classe de fin de secondaire où la question du droit à l'avortement a soulevé des réactions timides et étonnées. «À l'époque, c'était un sujet complètement tabou», se rappelle Mme Desmarais.

Le «bill omnibus» libéralisait aussi l'homosexualité et la contraception. Son ouverture à l'avortement avait soulevé des réactions mitigées chez les féministes de l'époque.

Cette pratique restait assujettie à une série de contraintes et restrictions. Une femme désirant mettre fin à une grossesse devait obtenir l'assentiment d'un comité formé de trois médecins, par exemple. «Je refuserai de comparaître devant mes trois juges pour étaler ma misère et ma peine», avait alors clamé la journaliste Lise Payette.

Si le «bill omnibus» devait conduire «à un carnage de vies humaines» ou, dans le cas des homosexuels, à des «turpitudes sans nom, plus ignobles les unes que les autres», le gouvernement n'aurait qu'à modifier la loi, avait écrit l'éditorialiste Roger Champoux dans La Presse du 15 mai 1969.

Dans les faits, 19 ans plus tard, la Cour suprême a donné raison au Dr Henry Morgentaler et jugé que les restrictions au droit à l'avortement étaient inconstitutionnelles. Depuis, le Canada est l'un des seuls pays industrialisés à ne pas légiférer en matière d'avortement.

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