La réforme des politiques d'immigration dans laquelle s'est engagé le gouvernement de François Legault est irréaliste, contre-productive et inutilement brutale, dénoncent six anciens hauts fonctionnaires du ministère de l'Immigration et un chercheur réputé dans ce domaine, dans une lettre publiée aujourd'hui dans La Presse+.

Mis à jour le 26 févr. 2019
AGNÈS GRUDA LA PRESSE

Les signataires de la lettre critiquent notamment l'élimination de 18 000 dossiers d'immigration en attente, décision qu'ils jugent à la fois illusoire et désastreuse sur le plan humain.

Selon ces « ex » du ministère de l'Immigration, aujourd'hui à la retraite, le gouvernement s'illusionne en croyant qu'en jetant les 18 000 dossiers à la poubelle, il parviendra à réduire les niveaux d'immigration dès cette année. Car le processus d'immigration s'étale sur plusieurs mois, et les candidats qui recevront leur résidence permanente en 2019 sont déjà engagés dans le « pipeline » depuis longtemps, expliquent-ils.

En d'autres mots, en jetant les demandes en attente, Québec ne changera rien aux niveaux d'immigration de 2019. Pour y parvenir, il faudrait carrément retirer aux immigrants en devenir leur certificat de sélection déjà délivré par Québec - ce qui est, selon les signataires de la lettre, « proprement impensable et administrativement infaisable ».

Un gaspillage de fonds publics

De plus, selon l'un des signataires de la lettre, l'ex-chef du bureau d'Immigration Québec à Damas Louis-René Gagnon, les frais engendrés par l'élimination des dossiers sont largement supérieurs à ce qu'aurait coûté leur traitement.

En remboursant une partie de leurs frais aux candidats à l'immigration dont les dossiers auront été détruits, le gouvernement devra absorber une dépense d'au moins 19 millions de dollars.

Or, en tenant compte du nombre moyen de dossiers que peut traiter un conseiller au ministère de l'Immigration, de la Diversité et de l'Inclusion (MIDI), « 40 fonctionnaires pourraient liquider l'arriéré en 6 mois », estime cet ancien cadre du Ministère, dans une analyse du projet de loi 9 présentée il y a deux semaines à l'Association canadienne des conseillers professionnels en immigration.

Compte tenu des salaires en vigueur, le traitement de tous les dossiers en attente coûterait grosso modo 4 millions, estime Louis-René Gagnon. Soit 15 millions de moins que leur élimination...

Cette dénonciation ajoute du poids aux critiques de cette disposition controversée du projet de loi 9, qui a subi un important revers juridique hier. À la demande d'un groupe d'avocats en immigration, la Cour supérieure du Québec a en effet rendu une injonction obligeant le gouvernement à poursuivre le traitement de ces dossiers pendant 10 jours.

Un arrimage douteux

En plus du sociologue Jean Renaud, auteur de nombreuses études sur l'intégration des immigrants, les six autres signataires de la lettre ont tous exercé des fonctions de direction au sein du MIDI. On y retrouve aussi Gérard Pinsonneault, ex-directeur de recherche au Ministère, Jean Chouinard, ex-chef de poste à New York et Damas, Bernard de Jaham, ex-directeur des opérations à l'étranger du MIDI, Yvan Turcotte, ancien sous-ministre adjoint responsable des opérations d'immigration, et Marcel Collin, ex-chef de poste dans plusieurs délégations du Québec.

Dans une démarche inhabituelle, ils s'inquiètent tous devant ce qu'ils perçoivent comme une « obsession » du gouvernement Legault : celle de vouloir arrimer les candidats à l'immigration à des emplois précis. Le marché de l'emploi est très instable, plaident-ils, et un candidat accepté uniquement en fonction de ce critère de sélection peut se trouver sans ressources le jour où son poste disparaîtra.

Même si la grille de points qui déterminera la sélection des candidats selon le nouveau système de « déclaration d'intérêt » n'a pas encore été rendue publique, les signataires de la lettre se fient aux différentes déclarations politiques pour conclure que le critère de l'offre d'emploi y pèsera d'un poids prédominant.

« Ça risque de créer un dangereux déséquilibre entre les candidats choisis en fonction d'un poste particulier et ceux choisis en fonction de leur profil général. » - Louis-René Gagnon, ex-chef du bureau d'Immigration Québec à Damas, en entrevue à La Presse

« Les immigrants ne sont pas collés à l'époxy dans leurs jobs, ce sont des gens, ce ne sont pas des conteneurs de billes qu'on fait venir au Québec », ajoute Jean Renaud, en entrevue. Il souligne que le processus d'immigration est long et qu'entre le moment où une personne est sélectionnée et le moment où elle débarque au Québec, l'emploi promis peut bien s'être volatilisé.

En d'autres mots, en voulant trop miser sur les candidats arrimés à un emploi précis, le Québec risque de se retrouver avec des immigrants n'ayant pas les qualités nécessaires pour s'adapter à un marché d'emploi mouvant. Une politique qui, à moyen terme, pourrait devenir contre-productive.

Les signataires s'étonnent enfin des dispositions du projet de loi 9 concernant les conditions exigées pour pouvoir demeurer au Québec après trois ans de résidence, notamment le maintien du lieu de résidence, la connaissance du français et l'adhésion aux « valeurs québécoises ».

« Il est pourtant évident qu'en vertu de la Charte canadienne des droits et libertés, tout citoyen canadien ou résident permanent a le droit de s'installer et de vivre n'importe où au Canada », rappellent-ils. Quant aux autres conditions, les immigrants pourront facilement y échapper en demandant la citoyenneté canadienne après l'expiration du délai de trois ans.