Les organisateurs politiques ont leurs codes. Quand ils se parlent entre eux, la circonscription d'Argenteuil est le «35e comté libéral». Plus clairement, le soir des élections, après que les circonscriptions du West Island de Montréal ont, parmi les premières, basculé dans le giron libéral, la circonscription d'Argenteuil est tombée dans le sac au 35e rang, sur 125, selon les statistiques des élections précédentes.

Denis Lessard LA PRESSE

Pour le PLQ, perdre cette circonscription libérale depuis 46 ans est de très mauvais augure; ce calcul laisse prévoir que des élections générales auraient amené à Québec moins de 35 députés libéraux! La moitié du caucus actuel. Bien sûr, on ne peut transposer automatiquement le résultat d'une partielle pour prédire l'issue d'élections générales. Mais le verdict d'Argenteuil, lundi soir, est très clair: même dans ce bastion libéral, les partisans libéraux sont restés chez eux, ne se sont pas rendus aux urnes.

Un électrochoc

Le résultat est un électrochoc d'autant plus douloureux que l'organisation libérale pensait l'emporter facilement. Signe indubitable d'une évaluation erronée, on avait amené Jean Charest à Lachute, lundi soir, pour féliciter la candidate libérale. Mi-figue mi-raisin, sans un bon mot pour le candidat péquiste, M. Charest, ébranlé, a dû se contenter de commenter à distance la victoire dans LaFontaine. De telles bévues sont rares. En 2002, trop enthousiastes, les stratèges libéraux avaient fait monter Jean Charest à Baie-Comeau... pour y constater la victoire d'un adéquiste dans une élection partielle.

Les problèmes d'organisation étaient nombreux: encore la fin de semaine dernière, l'organisateur du PLQ, Karl Blackburn, indiquait sans hésiter aux employés politiques qu'il n'avait pas besoin de bénévoles supplémentaires tant la victoire était acquise. Déjà il y avait eu des frictions avec l'ancien député David Whissell, que la permanence jugeait trop présent dans la campagne. M. Blackburn rencontrera cette semaine l'ensemble des chefs de cabinet ministériels. On peut parier qu'il passera un mauvais quart d'heure.

Avec un tel résultat, que fera Jean Charest? La fameuse fenêtre de la mi-août pour un vote à la mi-septembre tient-elle encore? À l'interne, semble-t-il, Jean Charest demande à ses conseillers: «Qu'est-ce qui vous fait penser que ce serait meilleur plus tard?» Avec le coup de sonde d'Argenteuil, les apparatchiks libéraux seront plus à même de calmer ses ardeurs, au grand soulagement du caucus libéral, qui n'est pas pressé d'aller à l'abattoir. Son organisation n'a pu lui apporter une victoire, même concentrée sur une circonscription facile. Que fera-t-elle quand elle devra livrer bataille partout au Québec? Tous les efforts sur le terrain trouvent vite leur limite quand le gouvernement a devant lui 70% d'insatisfaits.

Le PLQ avait sorti l'avion du hangar et donné tout récemment le feu vert à la conception d'une campagne de publicité. Cette détermination va s'émousser rapidement après le résultat de lundi. Déjà, à l'Assemblée nationale, M. Charest a tenu à rappeler «qu'il [restait] 18 mois au mandat», que rien ne pressait pour déclencher des élections.

La session se terminera vendredi avec un bien maigre bilan législatif. On se bagarrait hier sur un projet de loi sur la santé des animaux de compagnie et l'intimidation à l'école. L'avenir de projets sur la Société du Plan Nord et le projet de loi sur les mines paraissait incertain.

Décision à prendre

Jean Charest part vendredi pour une semaine au Brésil - une reprise du Sommet de la Terre, où il s'était rendu à titre de ministre fédéral de l'Environnement en 1992. Au retour, il devra décider s'il appuie sur l'accélérateur et plonge son parti en campagne électorale au mois d'août, en dépit des frictions prévisibles avec les étudiants. S'il reporte l'exercice, «cela va ressembler à un départ annoncé», observe-t-on déjà chez les libéraux. Personne n'exerce de pression sur lui, mais les Yves Bolduc, Sam Hamad et Pierre Moreau pourraient vite entrer dans la course.

Gagner du temps peut paraître suicidaire. Parfois, c'est tout le contraire. Hier, Pauline Marois a été ovationnée à l'entrée de la réunion quotidienne du caucus péquiste. Un changement énorme par rapport à ce qu'elle avait traversé en juin 2011. Car il y a un an, personne ne donnait bien cher de la peau de la chef péquiste. Elle se trouvait au coeur d'une tornade de démissions, aux prises avec une mutinerie chez ses députés. Le temps s'écoule vite en politique.