Une conversation téléphonique entre Donald Trump et Justin Trudeau a pris une tournure surréaliste, à deux semaines du G7, quand le président des États-Unis a faussement accusé les Canadiens d'avoir incendié la Maison-Blanche pendant la guerre de 1812 afin de justifier l'imposition de nouveaux tarifs douaniers, deux siècles plus tard.

Mis à jour le 7 juin 2018
Maxime Bergeron LA PRESSE

Selon CNN, qui cite des sources au fait de la discussion, Donald Trump a ressorti ce vieux conflit pour expliquer ses craintes actuelles sur la « sécurité nationale » des États-Unis. Ces inquiétudes envers le Canada constituent la raison officielle derrière les surtaxes de 10 % à 25 % imposées sur les importations d'acier et d'aluminium à la fin de mai.

Justin Trudeau a répété sur plusieurs tribunes qu'il jugeait l'argument de la sécurité nationale « inacceptable » et « insultant » pour le Canada. C'est lorsqu'il a pressé Donald Trump de lui fournir davantage d'explications que le président aurait sorti l'exemple de la guerre de 1812.

« N'est-ce pas vous qui avez brûlé la Maison-Blanche ? », a alors lancé M. Trump, selon les sources de CNN.

PROBLÈME HISTORIQUE

Le problème est que ce sont les troupes britanniques qui ont mis le feu à la Maison-Blanche et à plusieurs immeubles publics de Washington en 1814, alors que le Canada était encore une colonie de la Grande-Bretagne. Le Canada est officiellement devenu un pays indépendant un demi-siècle plus tard, en 1867.

Le Canada et les États-Unis sont devenus « des alliés permanents » en 1940, rappelle le professeur d'histoire de l'Université d'Ottawa Damien-Claude Bélanger.

« Des histoires comme celle-là, c'est loufoque et, historiquement parlant, faux. » - Damien-Claude Bélanger, professeur d'histoire à l'Université d'Ottawa

« Ce n'est pas le Canada qui était en guerre contre les États-Unis en 1812 et ce n'est certainement pas le Canada qui a lancé un raid contre la ville de Washington », dit-il, rappelant que les milices canadiennes de l'époque auraient à peine pu « défendre le Haut et le Bas-Canada ».

Les soldats britanniques ont allumé le brasier à la Maison-Blanche en représailles à une attaque américaine sur York (aujourd'hui Toronto, en Ontario), un territoire devenu par la suite canadien. L'origine de ce conflit entre les États-Unis et la Grande-Bretagne découle d'ailleurs des tentatives d'invasion des Américains au nord de la frontière.

Selon plusieurs historiens, la guerre de 1812 (conclue en 1814) a contribué à la naissance du « nationalisme » dans l'ancienne colonie britannique. « Le Canada doit ses contours actuels aux négociations de paix, alors que la guerre - ou les mythes nés de la guerre - a donné aux Canadiens le sentiment d'appartenir à une communauté et a jeté les bases de la future nation », souligne un article de l'Encyclopédie canadienne.

Cette interprétation du conflit pourrait expliquer le « raccourci » pris par Donald Trump pendant sa conversation avec Justin Trudeau, selon l'historien Laurent Turcot, professeur au département des sciences humaines de l'Université du Québec à Trois-Rivières.

M. Bélanger explique aussi que des Canadiens croient encore à tort que le Canada « a gagné la guerre de 1812 ». « Dans ce cas-là, ce n'est pas surprenant que des Américains en prennent note », dit-il. 

Donald Trump a-t-il voulu blaguer en accusant le Canada de cet incendie vieux de deux siècles ? Une source citée mercredi par CNN a dit en douter. Cette source a rappelé que les nouveaux tarifs douaniers auraient un impact réel tant au Canada qu'aux États-Unis et ne devraient pas constituer un « sujet de plaisanterie ».

Ottawa a répliqué aux nouvelles surtaxes américaines en annonçant des tarifs douaniers s'élevant à 16,6 milliards de dollars sur certaines importations américaines, dont l'acier et l'aluminium. Le Canada a aussi porté plainte auprès de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) dans ce dossier.

La Maison-Blanche et le National Security Council n'ont pas commenté les révélations de CNN, mercredi. Le bureau du premier ministre Trudeau n'a pas non plus souhaité commenter cette « discussion privée » entre les deux dirigeants, a-t-on indiqué à La Presse.

LONGUE SÉRIE D'AFFIRMATIONS

Ces propos attribués à Donald Trump s'ajoutent à une série de plus en plus longue d'affirmations erronées, formulées pour justifier l'imposition de tarifs ou encore la renégociation de l'ALENA.

M. Trump a par exemple souvent déploré un déficit commercial important avec le Canada, alors que des statistiques officielles américaines montrent plutôt que les États-Unis affichent un léger surplus.

Le président s'est aussi vanté d'avoir menti à Justin Trudeau sur la balance commerciale canado-américaine, pendant un discours devant des partisans au Missouri en mars dernier.

DES CONVERSATIONS « FRANCHES ET PARFOIS DIFFICILES »

Le climat s'annonce tendu au Sommet du G7 de La Malbaie, qui se déroulera demain et samedi. En point de presse à Ottawa mercredi, Justin Trudeau a dit s'attendre à de vives discussions dans Charlevoix.

« Il va y avoir des conversations franches et parfois difficiles autour de la table du G7, particulièrement avec le président américain sur le commerce, sur les tarifs », a-t-il indiqué. « En même temps, c'est fait pour ça, les rencontres du G7 : pour avoir des conversations directes entre alliés, pour parler des préoccupations que nous avons et aussi pour chercher toujours un terrain d'entente sur les grands enjeux », a-t-il ajouté.

À Washington, le principal conseiller économique de Donald Trump, Larry Kudlow, a confirmé mercredi que le président des États-Unis s'entretiendrait en tête-à-tête avec Justin Trudeau à La Malbaie.

- Avec la collaboration de Fanny Lévesque, La Presse