Des milliers de tonnes de déchets canadiens vendus comme des matières recyclables traînent dans le port de Manille depuis cinq ans.

Mis à jour le 8 mai 2018
Joël-Denis Bellavance LA PRESSE

Après avoir plaidé pendant longtemps qu'il s'agissait d'un problème commercial de nature privée entre une entreprise canadienne et un partenaire des Philippines, le Canada est maintenant disposé à faire sa part pour rapatrier la centaine de conteneurs remplis de déchets qui pourrissent depuis cinq ans dans le port de Manille et qui continuent d'être une source de tensions diplomatiques entre les deux pays.

Pour l'heure, toutefois, le gouvernement Trudeau s'en remet à l'importateur philippin pour qu'il prenne les moyens de renvoyer les conteneurs au Canada, comme le lui ordonne un tribunal de Manille dans une décision rendue en juin 2016 et réaffirmée en mars 2017, a indiqué le bureau de la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland.

Résultat : il pourrait s'écouler encore plusieurs mois avant que l'on règle cette délicate question à la satisfaction du gouvernement des Philippines et des groupes environnementaux, qui fustigent la lenteur du Canada à prendre ses responsabilités dans ce dossier.

« L'engagement de longue date du Canada en matière de gestion de l'environnement ne se limite pas aux frontières territoriales. Le Canada reconnaît que tous les pays doivent unir leurs efforts pour que nous laissions une planète propre et en santé aux générations futures », a indiqué Adam Austen, porte-parole de la ministre Freeland, dans un courriel.

« Le Canada est au courant de la décision du tribunal ordonnant à l'importateur philippin de renvoyer le matériel au Canada. Lorsque l'ordonnance du tribunal sera exécutée, les représentants canadiens travailleront avec les autorités des Philippines afin de faciliter le retour des marchandises », a-t-il ajouté.

Sous le couvert de l'anonymat, une source gouvernementale a indiqué qu'il est trop tôt pour déterminer si le Canada va éponger une partie ou la totalité de la facture liée au rapatriement des déchets, bien que le gouvernement philippin ait déjà fait savoir aux autorités canadiennes qu'il n'avait pas l'intention de demander à Ottawa de payer les frais de transport vers le Canada.

À l'ambassade des Philippines au Canada, un porte-parole a indiqué que le gouvernement philippin n'a toujours pas obtenu un échéancier précis de la part des autorités canadiennes quant au rapatriement des déchets.

« Nous ne sommes pas au courant de quelque manoeuvre que ce soit de la part du gouvernement canadien pour ramener les déchets qui ont été expédiés de manière illégale aux Philippines par le Canada. » - Francisco Noel R. Fernandez, chef adjoint de mission à l'ambassade, dans un courriel à La Presse

Les conteneurs en question sont remplis de quelque 2500 tonnes de vieux câbles électriques, de disques compacts, de gobelets de plastique, mais aussi de couches jetables souillées. Les environnementalistes et les responsables de la santé publique à Manille dénoncent depuis cinq ans la présence de ces ordures et demandent à Ottawa de les rapatrier. Ils craignent d'ailleurs que les conteneurs n'aient déjà contaminé le secteur où ils sont entreposés, notamment à cause des fortes pluies.

« Franchement, ça fait dur. Cela nuit à notre réputation et la ternit à l'étranger. Encore une fois, quand il est question d'environnement, Justin Trudeau ne tient pas ses promesses parce qu'il avait promis deux fois aux Philippins de régler ce dossier », a lancé le député néo-démocrate et lieutenant de Jagmeet Singh au Québec, Alexandre Boulerice.

Le feuilleton entourant les déchets canadiens fait régulièrement les manchettes des médias philippins. Il a débuté à la mi-2013, lorsque les services des douanes ont saisi les conteneurs. Leur contenu aurait été présenté comme des matières recyclables, alors qu'il s'agissait tout simplement d'ordures ménagères diverses. C'est l'entreprise Chronic inc., de Whitby, en Ontario, qui exporte notamment des déchets de plastique, qui aurait expédié les conteneurs. Mais l'entreprise a toujours nié en être la source, et son propriétaire, Jim Markis, a soutenu dans le passé qu'il était puni pour avoir refusé de verser de l'argent à des représentants philippins lorsque les conteneurs étaient arrivés dans le pays.

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TRUDEAU INTERPELLÉ À MANILLE


Bien que ce feuilleton ait commencé deux ans avant son arrivée au pouvoir, le premier ministre Justin Trudeau a été interpellé à ce sujet à chacune de ses deux visites officielles aux Philippines depuis son élection, soit par des journalistes philippins, des groupes environnementaux ou encore le président Rodrigo Duterte lui-même. En novembre 2015, au sommet du Forum de coopération économique pour l'Asie-Pacifique (APEC) qui se tenait aux Philippines, un journaliste de Manille avait demandé au premier ministre ce qu'il entendait faire de ces ordures. M. Trudeau avait affirmé qu'une « solution canadienne » était en préparation, et il avait promis des mesures législatives pour que cela ne se reproduise plus à l'avenir. En novembre 2017, alors qu'il participait au sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est, également à Manille, M. Trudeau a indiqué qu'il avait donné toutes les assurances au président Duterte que le Canada ferait tout en son pouvoir pour rapatrier les ordures.

DE NOMBREUX ÉCHANGES DE COURRIELS

À la veille de la deuxième visite de M. Trudeau aux Philippines, en novembre 2017, cet imbroglio a donné lieu à de nombreux échanges de courriels entre les fonctionnaires du Bureau du Conseil privé - le ministère du premier ministre - et l'ambassade du Canada à Manille afin d'établir les plus récents développements dans ce dossier, démontrent des documents obtenus par La Presse en vertu de la Loi sur l'accès à l'information. « Collègues, une question urgente sur le cas des déchets : est-ce que le Canada a fait tout ce qu'il pouvait dans ce cas ? Avons-nous les outils légaux pour régler ce dossier ? », écrit le fonctionnaire Marc Gurstein, haut fonctionnaire au Bureau du Conseil privé. Dans ces documents, on apprend aussi que le gouvernement fédéral a dû amender les règlements qui s'appliquent à l'importation et à l'exportation de déchets dangereux et d'autres lois canadiennes qui empêchaient le Canada de reprendre de tels déchets. Le hic, c'est que ces nouvelles mesures ne peuvent être appliquées de manière rétroactive, indique-t-on.

LA CONVENTION DE BÂLE

À la fin de 2014, le gouvernement des Philippines avait recommandé que les conteneurs soient retournés au Canada en s'appuyant sur la convention de Bâle, laquelle encadre les mouvements de déchets d'un pays à l'autre. Cette convention a été élaborée d'abord et avant tout dans le but de freiner les exportations de déchets dangereux des pays industrialisés vers les pays en développement, où les règles environnementales sont habituellement plus laxistes. Le Canada a ratifié la convention de Bâle en 1992.

- Avec William Leclerc, La Presse et La Presse canadienne

Photo Mark R. Cristino, Archives Reuters

À sa dernière visite à Manille, à l'occasion du sommet de l'Association des nations de l'Asie du Sud-Est, en novembre 2017, le premier ministre Justin Trudeau a dû répondre aux questions du président des Philippines, Rodrigo Duterte, à propos des déchets canadiens dans le port de Manille.