L'avocate de Johanna Martinez, cette femme dont la demande d'asile a été rejetée, envisage de déposer une plainte auprès du Commissariat à la protection de la vie privée au lendemain de la révélation, dans une déclaration officielle du ministre de l'Immigration, de renseignements personnels sur sa cliente.

Anabelle Nicoud LA PRESSE

«On va déposer une plainte auprès du Commissariat à la vie privée. Il y a de l'information privilégiée sur Mme Martinez qui a été rendue publique», soutient Me Marie-Hélène Giroux.

Mardi soir, en réponse à un reportage jugé partial de La Presse, le ministre Jason Kenney a envoyé aux médias une déclaration accompagnée notamment de la copie d'une décision de la Section de la protection des réfugiés (SPR) concernant Mme Martinez, son demi-frère et l'une de ses filles mineures.

«Le ministre se cache derrière le fait que Mme Martinez a fait une demande à la Cour fédérale et que l'on peut dans ce cas demander au greffe une copie du dossier. Mais il compromet quand même la sécurité de la personne. Ce geste va au-delà de la loi», estime l'avocat en immigration Mitchell Goldberg.

«Nous sommes préoccupés. Cela pose des questions en ce qui concerne la vie privée des demandeurs d'asile», affirme le directeur par intérim du Conseil canadien pour les réfugiés, Rob Shropshire.

Selon Me Giroux, la révélation de certaines informations contenues dans la déclaration du ministre Kenney met aussi en danger la vie de Mme Martinez, qui doit être expulsée vers la Colombie avec deux de ses enfants. «On demande une deuxième évaluation des risques avant renvoi et une requête en sursis», dit l'avocate.

«Je vois que le ministre dévoile de l'information confidentielle, alors qu'en Chambre, il est le premier à répondre qu'il y a un droit à la vie privée», affirme la députée néo-démocrate Sadia Groguhé.

De son côté, la directrice des communications de M. Kenney, Ana Curic, a répondu hier par courriel, et en anglais: «L'information est publique. Il n'y a aucune violation des lois sur la vie privée.»

Johanna Martinez a demandé l'asile au Canada en 2004, après avoir vécu près de 20 ans illégalement aux États-Unis et être retournée dans son pays d'origine, la Colombie. Sa demande, motivée par l'enlèvement de son mari Fernando Suarez par les FARC, a été jugée peu crédible et rejetée. Selon les documents fournis par Citoyenneté et Immigration Canada (CIC), elle a donné différents noms et dates de naissance au cours de sa vie clandestine aux États-Unis. En 2011, elle a été interdite de territoire au Canada à la suite de deux accusations de vol de plus de 500$ aux États-Unis, qui ont donné lieu, 10 ans plus tôt, à un mandat d'arrêt.

Selon CIC, Mme Martinez a été impliquée dans d'autres événements de ce genre pendant son séjour aux États-Unis. Mais ces documents ne mentionnent aucun dossier criminel ou civil au Canada.

Nous avons demandé à Mme Curic d'étayer l'affirmation du ministre, selon laquelle «Mme Martinez a un dossier public de longue date devant des tribunaux criminels et civils, au Canada et aux États-Unis». «Le communiqué parle de lui-même», a-t-elle répondu.

Fernando Suarez, arrivé au Canada après sa femme, a en revanche été reconnu comme réfugié. Un an plus tard, il a été condamné à Montréal à une peine de prison pour vol.

Mme Curic n'a pas souhaité préciser sur quels éléments se base le ministre pour affirmer que M. Suarez «est membre d'une organisation criminelle»: un formulaire de consentement signé par M. Suarez est nécessaire pour obtenir des commentaires sur cette affirmation publique.

Photo André Pichette, La Presse

Johanna Martinez et ses deux filles.