(Ottawa) Le nombre d’Ukrainiens qui sont arrivés au Canada en trois mois et demi est maintenant supérieur au nombre de réfugiés afghans qui ont foulé le sol canadien en huit mois. Un contraste qui dérange bon nombre de personnes, y compris des interprètes qui ont épaulé les soldats canadiens en mission.

Publié le 12 avril
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

L’émotion s’entendait dans la voix de Hameed Khan, lundi. « Nous serons à tout jamais hantés par la chute de Kaboul. Nous avons perdu. Nous avons échoué à bâtir une société où la liberté et les droits des femmes sont respectés. […] Cette douleur nous suivra toujours. Parce que nous y avons cru. Nous nous sommes battus pour [cet idéal], aux côtés des soldats canadiens », a-t-il lâché dans sa déclaration d’ouverture au comité parlementaire spécial sur l’Afghanistan.

Son désespoir a monté d’un cran lorsque le député bloquiste Alexis Brunelle-Duceppe lui a demandé – « sans vouloir diminuer ce que les Ukrainiens vivent », a-t-il insisté – s’il s’expliquait la différence entre le rythme d’arrivée des Ukrainiens qui fuient l’invasion russe et ceux qui ont détalé depuis le retour au pouvoir des talibans.

Nous sommes des alliés. Nous sommes allés au front avec les soldats canadiens. Nous avons perdu des gens. […] Si on compare la façon dont nos familles sont traitées à celle dont le Canada réagit dans le cas d’autres pays, c’est honteux.

Hameed Khan, ex-interprète afghan

« Nous sommes très déçus des fausses promesses du ministère de l’Immigration », a lâché l’ancien interprète.

Depuis la semaine où la guerre a éclaté, à la fin de février, et en date du 10 avril, le Canada a ouvert ses portes à 11 084 ressortissants ukrainiens, dont des résidents permanents canadiens. Une fluidité qui détonne par rapport à celle de l’accueil d’Afghans cherchant refuge : entre août dernier et le 7 avril, 10 605 ont mis les pieds au Canada.

Le gouvernement Trudeau a adopté une série de mesures visant à accélérer l’accueil des Ukrainiens, d’abord en créant une autorisation de voyage d’urgence, puis en levant pour certains groupes l’obligation de fournir des données biométriques et enfin en nolisant des vols vers le Canada, entre autres.

« Deux poids, deux mesures »

Cette « créativité » manque cruellement dans le dossier afghan, estime Maureen Silcoff, avocate torontoise spécialisée en immigration. « Les gens en Afghanistan ont aussi besoin de mesures audacieuses comme celles qui ont été adoptées pour les Ukrainiens », argue-t-elle en entrevue.

Le Canada a décidé de faciliter les choses pour les Ukrainiens. On n’a pas vu le même effort pour trouver des solutions qui tiennent compte de la réalité en Afghanistan.

Maureen Silcoff, avocate spécialisée en immigration

Parmi les options que pourrait envisager Ottawa : exiger les données biométriques des demandeurs afghans à l’arrivée plutôt qu’au départ, note l’avocate.

D’autant plus que les interprètes ont déjà fait l’objet de contrôles de sécurité, renchérit le député Alexis Brunelle-Duceppe : « Ils ont déjà passé des tests de sécurité parce qu’ils travaillaient pour les Forces armées canadiennes. Aujourd’hui, ils se font demander des données biométriques. Une photo et des empreintes digitales, ce n’est rien, mais si tu es un Afghan, essaie de trouver un centre où tu peux le faire ! Ça n’a pas de bon sens. »

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Alexis Brunelle-Duceppe, député de Bloc québécois

Et sans vouloir opposer un groupe de réfugiés à un autre, l’élu fait valoir que le Canada a « une plus grande responsabilité face aux interprètes afghans et leur famille ». Il est clair pour lui qu’il y a une différence de traitement entre les deux dossiers. « Pourquoi est-ce qu’il y a deux poids, deux mesures ? », s’interroge-t-il à voix haute à l’autre bout du fil.

La directrice générale d’Amnistie internationale pour le Canada francophone, France-Isabelle Langlois, n’a pas été « surprise » d’apprendre que le robinet ukrainien coulait plus vite. « C’est clair que c’est plus facile pour des Européens de passer à travers toutes les embûches que pour des Afghans », affirme-t-elle.

Alors « oui, quelque part, il y a un deux poids, deux mesures », mais cela dit, « on le voit un peu partout, dans les pays limitrophes de l’Ukraine qui accueillent des centaines de milliers, voire des millions d’Ukrainiens et qui ont des politiques extrêmement violentes à l’égard de toutes les autres personnes migrantes », enchaîne Mme Langlois.

Objectif : 40 000

Au cabinet du ministre fédéral de l’Immigration, Sean Fraser, on signale que la situation sur le terrain en Afghanistan est « très différente » et que, par ailleurs, ceux qui tentent de venir au Canada veulent le faire de façon permanente. Mais Ottawa reste « ferme » quant à sa cible d’accueil de 40 000 réfugiés, a-t-on réitéré lundi.

On ne montre cependant pas du doigt les ratés de la machine bureaucratique, ce qui ne colle pas avec les témoignages de nombreux demandeurs qui affirment s’y heurter. « Le goulot d’étranglement n’est pas la capacité de traitement du gouvernement. Ce sont les facteurs situationnels et environnementaux en Afghanistan », a écrit une porte-parole.

Le ministre Sean Fraser vise « l’année prochaine » pour atteindre l’objectif de 40 000. Aucune cible d’accueil n’a été fixée en ce qui a trait aux Ukrainiens. Il s’agit dans leur cas de visas temporaires permettant de rester au Canada jusqu’à trois ans à la fois. Une demande de prolongation de séjour peut ensuite être faite.

En savoir plus

  • 5615
    Nombre de réfugiés afghans arrivés au Canada dans le cadre du programme spécial d’immigration pour les Afghans qui ont aidé le gouvernement (interprètes, employés de l’ambassade à Kaboul, etc.). C’est 52 % du nombre total de 10 605, en date du 7 avril 2022.
    Source : immigration et citoyenneté canada
    119 409
    Nombre de demandes d’autorisation de voyage d’urgence pour venir au Canada depuis l’Ukraine reçues entre le 17 mars et le 6 avril. Ottawa en a approuvé 31 895 au cours de la même période.
    Source : immigration et citoyenneté canada