(Québec) Préoccupé par le vol de renseignements personnels de 5000 parents et de leurs enfants inscrits à la Place 0-5, le premier ministre François Legault envisage de rapatrier dans le giron de l’État les données gérées jusqu’ici par une coopérative. Une déclaration qui survient au moment même où Québec entend confier au privé jusqu’à 80 % des données gouvernementales.

Tommy Chouinard
Tommy Chouinard La Presse

La Place 0-5 est le guichet unique pour obtenir une place dans un service de garde. Elle est gérée par la Coopérative Enfance Famille, en vertu d’une entente avec le ministère de la Famille.

La Presse a révélé mardi que les renseignements personnels du ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, et de milliers de parents et d’enfants inscrits à la Place 0-5 ont fait l’objet d’une fuite. La Sûreté du Québec et la Gendarmerie royale du Canada ont ouvert une enquête criminelle sur ce vol de données.

« Je trouve ça très préoccupant », a réagi François Legault lors d’une conférence de presse.

« Pour l’instant, cette banque de données est gérée par une coopérative, donc elle n’est pas gérée par le gouvernement. Est-ce que c’est suffisant pour se dire qu’à l’avenir, compte tenu qu’il y a des données personnelles, ça devrait être géré par le gouvernement ? C’est quelque chose que l’on considère », a-t-il ajouté.

Rapatrier le guichet unique au sein du ministère de la Famille est au menu des consultations du ministre Lacombe en vue de réformer les services de garde. Mais la déclaration du premier ministre laisse entendre que, selon lui, les données personnelles des Québécois devraient être gérées par l’État et non confiées au privé. Il semble ainsi y avoir une remise en question de son plan de confier au privé jusqu’à 80 % des données gouvernementales. Les 20 % restants sont des données jugées « ultra-sensibles », comme les dossiers médicaux, fiscaux ou les documents budgétaires, selon la définition retenue jusqu’ici.

François Legault a déploré que la Coopérative Enfance Famille ait prévenu le gouvernement lundi seulement du vol de données survenu deux jours plus tôt. Or, c’est La Presse qui, lundi matin, a appris à la coopérative qu’il y avait eu probablement une fuite. Le premier ministre a rappelé que son gouvernement était en train de resserrer la loi pour mieux protéger les renseignements personnels.

Pour la cheffe libérale Dominique Anglade, « le gouvernement ne peut pas dire qu’il n’a pas une part de responsabilité » dans cette fuite. Il est responsable de la protection des données, même s’il a confié la gestion des inscriptions au guichet unique à un « sous-traitant ». « On souhaite que rapidement le ministre fasse le point sur la sécurité », a-t-elle soutenu.

Le chef péquiste Paul St-Pierre Plamondon considère lui aussi que « le ministre va devoir répondre de ce bris ». « La population est en droit de s’attendre à ce que leurs renseignements soient protégés », a-t-il ajouté.

Selon la co-porte-parole de Québec solidaire, Manon Massé, « le gouvernement doit absolument rectifier le tir rapidement et s’assurer d’accompagner ces parents-là ». La Coopérative Enfance Famille s’est engagée à faire un suivi auprès des victimes du vol.

Le ministre Lacombe soutient que les données ont été subtilisées par « quelqu’un dont, visiblement, les objectifs étaient politiques », car le vol survient au moment même où il y a un débat autour du nombre d’enfants en attente d’une place et que son propre dossier a été manipulé par le pirate. Les représentants des partis de l’opposition ont déclaré mardi qu’ils n’étaient pas au courant de documents volés à la Place 0-5 avant de lire l’article de La Presse.

Les documents en question montrent que près de 87 000 enfants sont en attente d’une place. Talonné par l’opposition, le ministre Lacombe martèle pourtant depuis des jours que 51 000 bambins se trouvent sur la liste.

L’écart est considérable et le ministre doit être davantage transparent, a réagi Dominique Anglade. « On va demander au gouvernement de ventiler ce chiffre de 87 000 pour savoir comment on peut avoir une si grande différence », a dit de son côté Paul St-Pierre Plamondon.

Le Ministère maintient que son décompte de 51 000 est bon. Il retire de la donnée « brute » du guichet le nom de tout enfant qui occupe déjà une place dans un service de garde mais pour qui le parent souhaite un autre type de service, comme un CPE. Il ne retient également que « les enfants en attente qui sont nés ».

Dans un communiqué de presse, la Coopérative Enfance Famille a précisé que le site Place 0-5 demeurera fermé pour une durée indéterminée. Le guichet sera rouvert « seulement à la fin de l’investigation en cours ».

Il y a de toute évidence des lacunes en matière de sécurité avec la plateforme de la Place 0-5, estime Luc Lefebvre, président de Crypto.Québec, un organisme à but non lucratif qui fait la promotion des meilleures pratiques en matière de protection des données. Il relève par exemple qu’un panneau d’administration est offert sur le web. « Quand ça existe, il faut que ce soit sécurisé. Et dans ce cas-ci, ça ne l’était pas », a-t-il expliqué, précisant qu’il est ainsi possible de multiplier les requêtes pour arriver à se connecter à la plateforme.