(Ottawa) Les multiples appels du gouvernement canadien et de ses alliés à la libération des deux Michael, qui croupissent en prison depuis plus de deux ans en Chine, n’ont pas encore porté leurs fruits. Mais le Canada n’a pas lâché le morceau, et le voici qui présente une initiative visant à enrayer la détention arbitraire avec l’appui du quart des pays du globe.

Publié le 15 févr. 2021
Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, sera l’hôte ce lundi d’un sommet virtuel de lancement de la Déclaration contre la détention arbitraire dans les relations d’État à État. « On en est très fiers. C’est une initiative qui est très importante », s’est-il félicité en entrevue avec La Presse en prévision de cette rencontre internationale.

Au total, 58 nations de tous les continents sont signataires du texte ; les diplomates en chef de plus de 40 d’entre elles doivent prendre la parole lors de l’évènement de lundi. L’avocate de défense des droits de l’homme Amal Clooney et le directeur exécutif de Human Rights Watch, Kenneth Roth, y ont été invités à titre de conférenciers.

« On veut dire aux pays qui font de la détention arbitraire pour des gains diplomatiques que c’est une pratique complètement inacceptable, complètement immorale, qui crée des problèmes pour des citoyens qui veulent visiter ou travailler dans un autre pays, car ils deviennent à risque d’en être victimes. Ça doit cesser », tranche Marc Garneau à l’autre bout du fil.

La paternité de la déclaration revient à son prédécesseur, François-Philippe Champagne. « Je lui donne beaucoup de crédit, et j’étais très content de prendre le bâton », affirme le nouveau diplomate en chef. Et en prenant le relais, il se donne comme mission de faire grossir la liste des pays qui adhèrent à l’initiative. « Je peux vous dire que d’autres pays sont en train de l’étudier », assure-t-il.

Pas de pays montré du doigt

Aucun pays n’y est accusé de se livrer à la pratique. Mais on les connaît. Corée du Nord, Iran, Russie, Venezuela… et, évidemment, la Chine, où le régime a arrêté le 10 décembre 2018 les Canadiens Michael Kovrig et Michael Spavor, quelques jours seulement après l’arrestation de la directrice financière de la société chinoise Huawei, Meng Wanzhou, à Vancouver.

En parvenant à rallier autant de pays à sa cause, le Canada risque-t-il de provoquer la colère de Pékin ?

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Marc Garneau, ministre des Affaires étrangères du Canada

La déclaration n’est pas spécifique, elle touche vraiment la pratique. Alors je ne peux pas prédire comment différents pays à travers le monde vont réagir, et je ne voudrais pas spéculer.

Marc Garneau, ministre des Affaires étrangères

Il n’est pas non plus prêt à dire si la déclaration pourrait être portée aux Nations unies par l’ambassadeur Bob Rae.

Il est toutefois clair dans son esprit qu’il faut continuer à « bâtir le momentum » et faire le plus de bruit possible afin que la déclaration gagne en notoriété à l’échelle planétaire. En fait, il la compare à la croisade contre les mines antipersonnel que le gouvernement canadien a embrassée, et qui a abouti au Traité d’Ottawa en 1997.

« Au début, l’initiative du Canada ne semblait pas attirer vraiment d’attention, mais on a persévéré, et éventuellement, c’est devenu quelque chose qui, je dirais, est accepté par la majorité des pays dans le monde », note le ministre Garneau. Signée par 133 nations dans la capitale canadienne, la convention compte maintenant 164 États parties.

Une initiative « très porteuse »

La directrice générale d’Amnistie internationale, section Canada francophone, France-Isabelle Langlois, « accueille favorablement le principe ». Tout en précisant qu’elle aura « certainement des questions sur le comment », elle prévient que « le défi sera que les pays s’y conforment » et que « ça ne se fera pas du jour au lendemain ». Mais « c’est comme ça que naît [ce genre d’initiative] », indique-t-elle.

Ce qui sera à suivre, c’est l’intérêt que manifesteront les « pays intermédiaires » pour la démarche, d’après François Audet, directeur de l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH) et de l’Institut d’études internationales de Montréal. Il cite le Brésil, l’Inde et les nations de l’Asie du Sud-Est, qui n’ont, pour l’heure, pas apposé de signature au bas de la déclaration.

Car à travers ce type de démarche qui s’annonce « très porteuse », on tente « d’influencer les pays qui sont dans des économies émergentes ou des démocraties émergentes de se joindre à la démocratie » dans un contexte géopolitique où « on a d’un côté l’Occident, et de l’autre, le modèle chinois dictatorial », expose-t-il. « Mais évidemment, le diable va être dans les détails de la déclaration », dit le professeur Audet.

La déclaration a jusqu’à présent été paraphée par tous les pays membres du G7 et des Five Eyes. Parmi les diplomates en chef qui prononceront une allocution lundi figurent entre autres le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, et le chef de la diplomatie britannique, Dominic Raab. La rencontre internationale se met en branle à 9 h.