(Ottawa) Oui, on a entendu « vous êtes en sourdine » une multitude de fois dans les délibérations du Parlement virtuel à Ottawa. Mais ce qui a aussi trop souvent été mis en sourdine, c’est le français, conclut-on dans un rapport qui brosse le portrait des premiers mois de l’expérience, et que l’on rend public le jour de la rentrée parlementaire.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Il apparaît clairement que l’usage du français a été restreint indûment à cause des problèmes d’interprétation », notamment en comité, où les témoins « semblent avoir de la difficulté à naviguer entre les canaux d’interprétation lorsqu’ils doivent passer d’une langue à l’autre », lit-on dans l’enquête commandée par la section canadienne de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC).

Les constatations de l’étude indépendante sont basées sur une recherche automatisée de mots-clés tels qu’« interprète », « audio » ou « technique » dans les transcriptions des débats de la Chambre et de 14 de ses comités permanents, entre les mois d’avril et de décembre 2020.

Ces transcriptions fournissent de nombreux exemples où les témoins « ont été forcés de parler anglais » puisque les interprètes n’entendaient pas suffisamment bien. « Comme il m’a été suggéré, je m’exprimerai uniquement en anglais pour éviter toute difficulté », a notamment déclaré un témoin devant le Comité des finances en juillet dernier, cite-t-on dans le bref rapport consulté par La Presse avant sa parution.

Les pépins liés à l’interprétation ont compté pour 38 % du nombre total d’interruptions recensées. On a relevé 1073 occasions où les débats aux Communes ou en comité parlementaire ont dû être mis sur pause. La source principale des arrêts forcés a été de nature technique – perte de connexion, écran figé, orateur en mode sourdine ou sur le mauvais canal linguistique, etc.

À cela s’ajoute le fait que deux comités ont carrément dû annuler des séances, et que 16 % des rencontres de comités ont été suspendues en raison de difficultés techniques ou d’interprétation, selon le rapport du bureau canadien de l’AIIC – une organisation établie à Genève qui a des membres au sein d’organisations comme le Parlement européen, le FMI ou encore les Nations unies.

Une expérience « pas reluisante »

Bref, l’expérience de ces « premiers mois de réunions virtuelles n’est pas reluisante », tranche-t-on dans le rapport. Le Parlement devant « permettre aux citoyens de suivre ses travaux dans la langue de leur choix en profitant d’une interprétation de la plus haute qualité », il se retrouve donc avec un « grand besoin d’actualisation » sur le plan linguistique.

En effet, compte tenu de la réalité du milieu de travail en politique fédérale, c’est le français qui écope, note l’interprète Nicole Gagnon, membre de l’AIIC.

Sur la colline à Ottawa, plus de 80 % du travail d’interprétation est de l’anglais vers le français. Par conséquent, c’est le français qui en prend pour son rhume.

Nicole Gagnon, interprète et membre de l’AIIC, en entrevue avec La Presse

Même son de cloche du côté de Claude DeBellefeuille, la whip du Bloc québécois. « Les députés francophones de tous les partis sont pénalisés, regrette-t-elle à l’autre bout du fil. Moi, je suis unilingue ; je me considère comme débutante en anglais, et donc pour écouter un témoin, il faut vraiment que je passe par l’interprétation… et là, j’entends : ‟Incapable d’interpréter, incapable d’interpréter” », parce que la qualité du son n’est pas bonne. »

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Une interprète planche sur le discours de la ministre fédérale des Finances et vice-première ministre Chrystia Freeland.

La députée bloquiste, qui porte le dossier au Bureau de régie interne (BRI), relate même, sans nommer de noms, que les présidents de certains comités sont allés jusqu’à inviter des témoins à mettre de côté la langue de Molière, histoire de favoriser la fluidité des échanges.

En décembre dernier, les leaders parlementaires néo-démocrate et conservateur – Peter Julian et Gérard Deltell – avaient eux aussi fait état de lacunes sur le plan de l’interprétation au BRI. « Chaque fois qu’il se produit un problème technique de cette nature, c’est autant de temps perdu quant aux témoignages et à nos travaux parlementaires », a soulevé Gérard Deltell.

Le gouvernement libéral n’a pas rendu de député disponible pour une réaction, dimanche.

Zoom inquiétait dès le départ

Lorsque l’administration de la Chambre a jeté son dévolu sur la désormais bien connue plateforme Zoom pour héberger ses travaux virtuels, des craintes avaient été soulevées, dit l’interprète Nicole Gagnon.

Or, il semblerait que le temps nous a donné raison, car Zoom est conçue à des fins de vidéoconférence, pas d’interprétation.

Nicole Gagnon, interprète

Et c’est sans compter que le son comprimé de la plateforme aurait entraîné une hausse des « chocs auditifs » chez les interprètes du Bureau de la traduction, qui sont majoritairement affectés aux débats parlementaires : d’après un sondage, 70 % ont affirmé souffrir de symptômes physiques, dont des acouphènes, des nausées, des maux de tête et de la fatigue aiguë.

Pour la suite des choses, l’élue Claude DeBellefeuille se réjouit du fait que l’administration de la Chambre se montre ouverte à explorer des pistes de solution facilement accessibles, notamment de faire des tests avec les témoins avant leur comparution, et « de développer une sensibilité sur le fait que s’il y a des problèmes dans l’interprétation, il faut remettre du temps [aux personnes qui les ont subis] ».

Le Parlement fédéral reprend ses travaux ce lundi matin.