(Ottawa) La décision du gouvernement Trudeau de permettre la reprise de l’exportation de matériel militaire vers l’Arabie saoudite ne cadre pas avec son credo féministe, arguent des femmes récipiendaires du prix Nobel de la paix.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

« Reprendre les ventes d’armes pendant une pandémie mondiale – ou à n’importe quel autre moment – ne donne pas une image positive du leadership féministe du Canada », écrivent dans une lettre ouverte six lauréates du prestigieux prix international, dont l’Iranienne Shirin Ebadi (2003) et la Yéménite Tawakkol Karman (2011).

« Au contraire, cela place des civils ordinaires en Arabie saoudite et au Yémen dans une situation encore plus périlleuse, en particulier, les femmes, arguent-elles. Le Canada ne peut se targuer d’être un leader mondial pour la paix tout en fournissant simultanément des armes de guerre. »

Le Canada avait suspendu en octobre 2018 la délivrance de permis d’exportation de matériel militaire vers le royaume dans la foulée du meurtre du journaliste dissident Jamal Khassoghi à, que le prince héritier Mohammed ben Salmane est fortement soupçonné d’avoir orchestré. Ce moratoire a été levé en pleine crise de la COVID-19, le 9 avril dernier.

La veille, l’Arabie saoudite avait déclaré un cessez-le-feu de deux semaines au Yémen, où elle mène depuis des années avec l’Iran une sanglante guerre par procuration qui affame les civils. « Cela contredit l’appui de votre gouvernement à l’appel à un cessez-le-feu mondial qui a été lancé par le secrétaire général de l’ONU », plaident les nobélisées.

Et par ailleurs, « malheureusement, la situation en matière de droits humains n’a pas changé en Arabie saoudite », font-elles valoir dans cette missive adressée au premier ministre Justin Trudeau, à la vice-première ministre, Chrystia Freeland, ainsi qu’au ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne.

Les signataires de la lettre sont les nobélisées Tawakkol Karman (Yémen, 2011), Shirin Ebadi (Iran, 2003), Leymah Gbowee (Liberia, 2011), Jody Williams (États-Unis, 1997), Rigoberta Menchú Tum (Guatemala, 1992) et Mairead Maguire (Irlande du Nord, 1976).

Elles exhortent le gouvernement canadien à « immédiatement rétablir le gel de toutes les exportations militaires vers l’Arabie saoudite » et à déchirer le contrat de véhicules blindés légers d’une valeur d’environ 14 milliards qui le lie au royaume.

Ottawa a cependant signalé le 9 avril dernier que la résiliation de cette entente « aurait menacé les emplois de milliers de Canadiens, non seulement dans le sud-ouest de l’Ontario, mais aussi dans toute la chaîne d’approvisionnement de l’industrie de la défense, qui comprend des centaines de petites et moyennes entreprises ».

Le contrat pour la vente de véhicules blindés légers fabriqués en Ontario par General Dynamics Land Systems, qui a été conclu sous le précédent gouvernement de Stephen Harper, a été renégocié, et des « améliorations significatives » y ont été apportées, a par ailleurs annoncé le gouvernement ce jour-là.