Québec veut resserrer la sécurité autour des victimes de violence conjugale afin de prévenir des crimes violents comme ceux qui sont survenus au cours des derniers mois. Le financement des maisons d’hébergement sera augmenté et d’autres mesures sont envisagées, comme l’imposition d’un bracelet électronique « anti-rapprochement » et le signalement obligatoire des médecins.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« Il faut bouger davantage », lance la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest. « Ce qui était dans nos stratégies, dans les plans d’action. Ça fait un an et demi qu’on est au gouvernement. Il faut remettre sur la table cette priorité-là qui est urgente, alarmante », a-t-elle affirmé en entrevue avec La Presse.

Le premier ministre François Legault a confié à la ministre Charest le mandat de coordonner un plan d’action contre la violence conjugale, dans la foulée du triple meurtre suivi d’un suicide à Pointe-aux-Trembles le 10 décembre dernier et du cri du cœur, dans les jours qui ont suivi, d’une femme qui a survécu à l’agression de son ex-mari.

« Je considère qu’avec ce mandat du premier ministre, ça rend légitime l’action du Secrétariat à la condition féminine. Ça vient me donner les coudées franches. »

Pour Isabelle Charest, tout est sur la table pour arriver à blinder le « noyau de sécurité autour des femmes » au Québec, sa priorité, dit-elle.

Elle propose notamment d’évaluer la possibilité de rendre obligatoire le signalement de cas présumés de violence conjugale par les médecins lorsqu’une patiente se présente aux urgences avec des lésions, par exemple.

« Il faut un mécanisme pour se dire : est-ce qu’elle est tombée ou est-ce qu’elle a mangé un coup ? Il faut voir comment on déploie cette cellule-là », précise-t-elle.

Pour l’heure, les médecins sont tenus au secret professionnel dans ce type de situation et ne peuvent, par conséquent, signaler eux-mêmes le cas aux autorités policières.

Déjà, le prochain budget du gouvernement Legault viendra assurément bonifier le financement public accordé au réseau de maisons d’hébergement. Le sous-financement chronique de ces établissements « place les femmes et les enfants en danger », a d’ailleurs reconnu l’Assemblée nationale, en novembre dernier.

« C’est une demande appuyée par tous les ministères », a rappelé la ministre Charest. « On s’attend à ce que ça soit là [dans le budget] », a-t-elle ajouté, sans vouloir chiffrer les demandes. La Fédération des maisons d’hébergement du Québec, quant à elle, a réclamé publiquement un réinvestissement de 50 millions dans le réseau.

Accélérer la démarche

Isabelle Charest veut mettre le pied sur l’accélérateur. Elle doit rencontrer vendredi ses vis-à-vis de sept ministères, dont ceux de la Santé et des Services sociaux, de la Justice, de l’Éducation et de la Sécurité publique, pour examiner les options sur la table. « Les moyens vont venir des ministères, mais moi, je veux amener les débats », dit-elle.

Elle croit notamment que la possibilité d’imposer le port de bracelets électroniques « anti-rapprochement » – comme pour un ex-conjoint violent soumis à une ordonnance du tribunal de ne pas entrer en contact avec sa victime (article 810 du Code criminel) – doit être évaluée.

« C’est intéressant de l’analyser. Ça appartient davantage à la Justice et à la Sécurité publique de voir si c’est applicable, mais pour moi, c’est définitivement quelque chose à envisager », a-t-elle indiqué à La Presse. « Je pense qu’on ne peut pas écarter des moyens qui pourraient sécuriser les femmes. »

On veut des actions concrètes qui portent leurs fruits à courte échéance. Ça n’empêche pas qu’en parallèle, on puisse revoir des lois.

Isabelle Charest, ministre responsable de la Condition féminine

Elle croit également en la pertinence d’élaborer un plan d’action qui ratisse large, parce que « si l’on ne travaille que sur une clientèle, on ratera la cible ».

« Tous ces cas récents sont dramatiques et se sont déroulés dans des contextes complètement différents. Ça illustre d’ailleurs à quel point le phénomène est vaste et complexe. Ça vient démontrer qu’on doit agir sur tous les plans pour avoir le plus grand effet », explique-t-elle.

Création d’escouades

Isabelle Charest admet, à la lumière des derniers drames, que les femmes au Québec ne sont « visiblement pas parfaitement protégées » et estime qu’il faut arriver à uniformiser les pratiques pour éviter que des victimes ne tombent entre les mailles du système. Il faut établir « un mécanisme de collaboration » sur le terrain qu’elle compare à une « escouade ».

« Il en existe en région, on parle vraiment d’une espèce de cellule de protection autour de la femme », souligne-t-elle, citant l’exemple de l’Abitibi, où les autorités locales travaillent de pair. « Il faut déployer ça à plus grande échelle. »

Selon elle, « le modèle pourrait provenir du milieu », mais Québec pourrait donner une directive particulière pour bâtir ces réseaux. Et la solution passe assurément par une meilleure formation des intervenants de première ligne, comme les policiers, les enseignants et les professionnels de la santé, entre autres.

« On doit se donner les moyens d’avoir cette concertation-là […], arriver à orchestrer ce noyau-là qui met en relation les maisons d’hébergement, la DPJ, la sécurité publique et le secteur de la santé. »

Formation et sensibilisation

À plus court terme, la ministre Charest souhaite accroître la formation, mais aussi la sensibilisation populaire à la violence conjugale. Une campagne en ce sens doit être mise en marche quelque part au printemps.

« Pour beaucoup de gens, la violence conjugale est seulement physique, alors que ça peut être psychologique, émotif, économique. Il y a différentes sphères où il peut y avoir une violence qui est exercée, mais il y a toujours ce dénominateur commun de la domination et ça, il faut être capable de le reconnaître », explique-t-elle.

Elle estime par ailleurs qu’il en va de la responsabilité de tous. « On pense que la sphère conjugale ou familiale appartient à ce noyau-là. Ça appartient à tout le monde d’intervenir de la même façon qu’on le ferait pour un cas d’intimidation, par exemple. C’est tout aussi pertinent pour la violence conjugale. »

Le gouvernement précédent de Philippe Couillard avait présenté un plan d’action 2018-2023 contre la violence conjugale. La ministre Charest soutient que ce guide est encore « tout à fait pertinent » et qu’il servira de base à ses propres travaux.