Québec solidaire réclame que le premier ministre François Legault somme l’Ordre national du Québec de réévaluer le titre d’officier de Lino Saputo dans la foulée des révélations de l’émission Enquête sur les liens présumés de l’homme d’affaires avec des membres du crime organisé pendant des années.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« M. Saputo n’est pas n’importe qui, il est récipiendaire de l’Ordre national du Québec, la plus haute distinction remise par le gouvernement du Québec », a affirmé le porte-parole de la formation politique, Gabriel Nadeau-Dubois.

« À la lumière des enquêtes journalistiques récentes, Québec solidaire appelle François Legault à demander à l’Ordre national du Québec de réétudier le dossier de M. Saputo, et, si nécessaire, de le déchoir de l’Ordre. Un moment donné, le succès en affaires ne fait pas foi de tout », a-t-il ajouté dans une déclaration écrite.

Selon M. Nadeau-Dubois, le gouvernement « ne devrait pas donner, en [notre] nom, des distinctions ou des honneurs à des gens qui entretiendraient des liens avec le crime organisé ». Lino Saputo, qui a bâti avec son père la plus grande entreprise de produits laitiers et de fromages du Canada, est officier de l’Ordre national du Québec (2011) et membre de l’Ordre du Canada (2012).

Jeudi, l’émission Enquête, diffusée à Radio-Canada, a révélé le fruit de deux ans d’enquête journalistique contredisant les propos de Lino Saputo, 82 ans, qui a toujours nié, avec fermeté, avoir eu quelque lien que ce soit, de près ou de loin, avec le crime organisé ou la mafia. M.  Saputo le niait encore tout récemment dans son autobiographie, publiée cet automne.

Or, le reportage présente notamment des images du mariage de Donald Côté, un criminel endurci de l’époque lié aux ex-dirigeants de la mafia montréalaise Vic Cotroni et Paolo Violi. M.  Saputo était le témoin de Donald Côté à cette occasion et on le voit assis à la table d’honneur.

Radio-Canada a également retrouvé la preuve présentée à un juge à la retraite de l’État de New York dans le cadre d’une demande de permis administratif pour les activités commerciales du Groupe Saputo, en 1980. Celui-ci avait refusé d’accorder le permis après avoir entendu des policiers américains détailler les liens allégués de M. Saputo avec la mafia.

Un policier américain à la retraite, qui a surveillé dans les années 70, Joe Bonanno, l’un des mafieux les plus connus de l’histoire des États-Unis, révèle aussi que les enquêteurs du FBI avaient découvert que Bonanno avait bien des liens avec l’entreprise Saputo et qu’il entretenait avec Lino Saputo une relation « soutenue ».

Le PQ « préoccupé »

Le Parti québécois estime pour sa part que le reportage soulève « des questions importantes » et que le gouvernement devra obtenir des réponses.

« On est un peu, beaucoup préoccupé. Je pense que l’équipe d’Enquête a fait un travail assez exhaustif, à savoir qu’il existe deux versions à l’histoire », a indiqué le leader parlementaire du Parti québécois, Martin Ouellet. « Si j’étais le gouvernement, je voudrais avoir la vérité. »

M. Ouellet souligne néanmoins que M. Saputo n’est accusé de rien et qu’il serait, dans ces circonstances, « légitime de donner un peu de temps » à l’Ordre national du Québec « d’évaluer la chose ».

Le gouvernement de François Legault ni le Parti libéral du Québec n’ont voulu commenter le contenu de l’émission Enquête.

« Il faut prendre du recul » dit l’Ordre

La présidente du Conseil de l’Ordre national du Québec, Liza Frulla, accueille avec prudence ces révélations. « L’émission Enquête, ce n’est pas un procès », a-t-elle soutenu en entrevue à La Presse.  

« Nous, on ne peut pas procéder de cette façon. On va avoir des discussions. [Le Conseil de l’Ordre] se rencontre d’ailleurs au mois d’avril pour examiner les prochaines candidatures. Alors, ça va nous donner du temps pour voir ce qui ressort de tout ça. […] Avant de réagir hâtivement, il faut prendre du recul. »

Mme Frulla a indiqué ne pas avoir eu d’échanges avec ses collègues au sujet de M. Saputo depuis jeudi, et « n’a pas l’intention d’en avoir » non plus. « On ne réagira pas sur la foi d’une émission. On va prendre du recul, on va voir les répercussions, après ça on va avoir un dossier complet et on regardera ce qui en est », a-t-elle précisé.

Le Secrétariat de l’Ordre national du Québec « ne commente pas les allégations dont peut faire l’objet l’un de ses membres sur la place publique », a soutenu un porte-parole dans un courriel. Un gouvernement a le pouvoir, selon la loi, de radier un membre – ce qui n’est jamais arrivé depuis la création de l’Ordre du Québec.

- Avec Tommy Chouinard