Gérer le Québec quand on traverse une crise sociale ou politique ? Dans l’histoire récente, tous les premiers ministres ont trouvé sur leur route des écueils importants. Retour sur les années au pouvoir de Jean Charest, marquées par le printemps étudiant, la commission Charbonneau et une pandémie…

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

(Québec) Aucune catastrophe n’aura même approché, en gravité, la pandémie à laquelle fait face le gouvernement Legault depuis mars 2020. Mais au printemps 2012, à quelques mois des élections générales, Jean Charest a eu à affronter une crise politique majeure : le mouvement de protestation des étudiants contre la hausse des droits de scolarité.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

Jean Charest, en 2016

Inviter les électeurs à choisir « entre l’ordre ou la rue », l’idée court dans les rangs libéraux. Hyperbranché, le regretté Jean Lapierre annonce en ondes que les élections sont pour le printemps. Les commentateurs multiplient les interventions autour de la stratégie du wedge, la question clivante qui force les électeurs à choisir leur camp. Finalement, Charest attend, il décide que les élections seront plutôt déclenchées en août, pour un scrutin le 4 septembre – par superstition, c’était la date de sa première élection en 1984. « Les associations étudiantes ont alors joué de finesse et décidé de freiner leur action pour ne pas donner de chances à Charest durant la campagne électorale. Le message “c’est nous ou la rue” tombe à plat quand il n’y a pas de manifestants », rappelle Mario Lavoie, l’un des rares apparatchiks à avoir suivi Charest tout au long de son passage à la tête du gouvernement.

Le contexte en éducation est éminemment volatil. Les universités crient famine, évaluent en 2010 à 620 millions le fossé qui les sépare des établissements du reste du pays quant au financement. Le gouvernement Charest décide dès lors de hausser les droits de scolarité – une majoration de 75 % sur cinq ans. Deux ans plus tard, le gouvernement libéral est au plancher dans les sondages, la campagne électorale est à ses portes. Les ingrédients sont réunis pour un mouvement de contestation sans précédent, qui rapidement catalysera le mécontentement général.

Après le premier vote de grève, début février, le mouvement fait boule de neige dans les universités et les cégeps. Deux semaines plus tard, il y aura 132 000 étudiants dans la rue, ils seront 305 000 un mois plus tard.

Les groupuscules de gauche se multiplient, le Black Bloc infiltre des manifestations, la violence éclate souvent. À l’instigation du ministre de la Sécurité publique, Robert Dutil, Québec adopte un projet de loi prévoyant de lourdes amendes, l’annulation de sessions, des obligations serrées pour la tenue des manifestations ; la loi 78 ne sera guère respectée.

L’indolence des policiers montréalais irrite les ministres de Charest. À son départ, cinq ans plus tard, le patron du SPVM, Marc Parent, expliquera qu’il a sciemment évité l’affrontement avec les jeunes. « Ce n’étaient pas des circonstances où tu pouvais appliquer juste la loi et l’ordre », dira-t-il. À Montréal, on a procédé à environ 300 arrestations pour des actes violents dans le cadre de 532 manifestations. Dans l’ensemble du Québec, plus de 1370 manifestations se sont déroulées, entre février et septembre.

Charest lance sa campagne du tarmac de l’aéroport de Québec, soucieux d’éviter une manifestation musclée. Il n’y en a guère, le mouvement des casseroles passe en sourdine pour éviter toute mobilisation derrière le PLQ. Pauline Marois est élue à la tête d’un gouvernement minoritaire. Jean Charest, lui, est battu jusque dans son fief de Sherbrooke.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Le premier ministre Jean Charest à Sherbrooke, quittant après sa défaite en 2012

Comme François Legault, Jean Charest a dû faire face à une pandémie. En novembre et décembre 2009, une campagne de vaccination générale vise à freiner la progression de la grippe H1N1. De longues files d’attente se forment à la porte des établissements. Cinquante-six pour cent des Québécois se font vacciner, le gouvernement espérait 70 %. Il est vrai que le virus est dix fois moins mortel que celui de la COVID-19.

Charest n’en est pas à sa première crise. Même son arrivée au pouvoir en 2003 a été marquée par des affrontements, avec une brochette de projets de loi adoptés sous le bâillon à l’Assemblée nationale, dont une modification contestée de l’article 45 du Code du travail, à la demande des patrons. Les manifestations importantes se sont succédé devant l’hôtel du Parlement.

Comment les décisions se prenaient-elles sous le gouvernement libéral ? Les anciens conseillers sont unanimes : Charest consultait énormément, ses ministres, ses députés d’abord.

Il avait aussi un réseau de connaissances qu’il interpellait en cas de doute. En cela, il ressemblait à Robert Bourassa et à son mentor, Brian Mulroney. À la différence que Charest ne laissait jamais transparaître son plan. Son opinion restait un mystère, et « à la fin, il faisait son interprétation du consensus qu’il avait observé », résume Hugo D’Amours, autre vétéran au cabinet du premier ministre.

Son rapport avec le Parti libéral du Québec a évolué en montagnes russes. La greffe du progressiste-conservateur, arrivé au printemps 1998, a mis du temps à prendre. Dès l’arrivée, il s’entoure de libéraux bon teint – Ronald Poupart, Pierre Bibeau –, mais après sa défaite aux mains de Lucien Bouchard à l’automne, la grogne s’installe chez les militants. En 2002, le gouvernement Landry est au plus bas, les libéraux devraient être la solution de rechange naturelle, mais ils perdent subitement trois élections partielles qui passent aux mains du jeune chef adéquiste Mario Dumont.

C’est l’électrochoc – Charest passe l’été à travailler avec un comité parallèle à la commission politique de son parti pour accoucher de son programme électoral près d’un an avant les élections.

Les élections de 2007 sont une gifle. Charest est réélu, mais son gouvernement est minoritaire. Il est frustré parce qu’il avait voulu que le parti soit prêt bien plus tôt. La campagne a été improvisée durant le temps des Fêtes. L’organisation est déboussolée. Armés de pointages dépassés, les bénévoles libéraux invitent des adéquistes à aller voter.

Avec cette courte victoire, des tensions sont à prévoir à l’interne. Charest fait appel, comme en 1998, à des vétérans dotés de longs états de service au PLQ. Charest se refait une caution libérale et annonce l’entrée en scène de conseillers en marge du gouvernement et du parti, John Parisella, l’ancien bras droit de Robert Bourassa, et Michel Bissonnette, ex-président des jeunes du PLQ, l’un des fondateurs de Zone3. Quelques mois passent en surfant sur la formule fumeuse de la « cohabitation » avec l’opposition. Arrive la crise financière, l’heure où il convient d’avoir « les deux mains sur le volant ».

Le candidat Charest convertit en promesse de baisses d’impôts les millions que vient de lui envoyer le gouvernement Harper pour régler le « déséquilibre fiscal ». Le conservateur lui en voudra longtemps. Charest ne s’en soucie pas, il est réélu à la tête d’un gouvernement majoritaire.

Contrairement à Legault, Couillard et Marois, Jean Charest n’a jamais trouvé d’alter ego chez ses chefs de cabinet. Ils étaient plutôt interchangeables. Le regretté Michel Crête, le premier à occuper le poste en 2003, était pour lui un parfait inconnu. Stéphane Bertrand, son successeur, aussi, mais ce dernier connaissait bien le PLQ. Ont suivi Marc Croteau, venu du municipal, Luc Bastien, libéral de longue date ; leurs rapports avec Charest ne se sont pas davantage inscrits dans la durée. Finalement, Dan Gagnier, qu’il avait connu à Ottawa à titre de haut fonctionnaire au Conseil privé. Pour la Caisse de dépôt, Charest choisit d’ailleurs Michael Sabia, issu du même sérail. Le cercle rapproché de Charest reste conservateur ; les Luc Ouellet, François Pilote, MMarc Dorion, Dany Renaud seront encore là, début 2020. Sondage en main, ils lui ont conseillé de ne pas sauter dans la course à la succession d’Andrew Scheer.

On a souvent dit que l’Irlandais en lui avait la mèche courte. Son entourage s’en souvient plutôt comme d’un patron placide qui haussait rarement le ton. Attaqué, toutefois, il pouvait rugir ; il avait, de son siège à l’Assemblée, traité de « petite chienne » la péquiste Elsie Lefebvre qui avait émis des doutes sur l’intégrité de sa femme, Michèle Dionne. Pris au dépourvu par la décision du libéral Yves Séguin de présider la commission sur le déséquilibre fiscal du premier ministre Landry, Charest laissera tomber : « Un chômeur de moins », une boutade qu’il a regrettée, confie-t-on.

Séguin deviendra un de ses ministres avant de claquer la porte. Les départs seront d’ailleurs nombreux sous Charest ; MMarc Bellemare, la vedette à la Justice, s’en va juste avant l’échéance qui lui interdirait de briguer des mandats du gouvernement. Une histoire de dosettes envoie Julie Boulet au purgatoire – elle reviendra, mais comme déléguée à la Santé, une exigence du ministre de tutelle, Philippe Couillard. Thomas Mulcair part après des mois de frictions autour du projet de privatisation du parc du Mont-Orford. On met de côté le projet de centrale au gaz du Suroît, et peu après, le ministre responsable, Sam Hamad, se retire pour des raisons de santé. Plus tard, c’est David Whissell qui refuse de se départir d’une entreprise familiale qui a des contrats de Transports Québec. Tony Tommassi se voit montrer la porte ; il avait en poche une carte de crédit payée par un entrepreneur qui traitait avec Québec, rien de bien bon pour un gouvernement qui peinait à faire oublier la corruption dont on l’accusait.

> (Re)lisez l’analyse « Commission Charbonneau : cinq ans après l’électrochoc »

Étrangement, en dépit de la flopée de reportages sur les trouvailles de l’enquête Mâchurer, durant tout le mandat de Philippe Couillard, Charest est resté populaire auprès des militants. Dans sa dernière année de mandat, Philippe Couillard, contesté, finit par accepter que Jean Charest fasse une apparition à un conseil général du PLQ. Charest fait un tabac, longuement ovationné par les militants enthousiastes. L’ancien chef va à leur rencontre, sillonnant la salle au pas de charge, tandis que le premier ministre Philippe Couillard ferme la marche.