(Ottawa) La ministre Mélanie Joly a été « extrêmement surprise », « stupéfaite », « abasourdie » et « déçue » que sa collègue montréalaise Emmanuella Lambropoulos ait remis en question l’existence du déclin du français au Québec. Et si elle considère qu’il s’agit maintenant d’une « affaire classée », d’autres, dans les rangs libéraux, ne décolèrent pas.

Mélanie Marquis
Mélanie Marquis La Presse

La sortie de la jeune élue de Saint-Laurent a embarrassé le gouvernement Trudeau pour la deuxième journée de suite, mardi, alors que les partis de l’opposition ont continué de taper sur le clou pendant la période des questions en Chambre.

Le conservateur Alain Rayes est l’un des députés qui ont sonné la charge. « On n’a vu aucun des députés libéraux, particulièrement ceux du Québec, se lever pour dénoncer ces propos irrespectueux envers tous les francophones du Québec et de partout au pays », a-t-il tonné.

Ni le premier ministre, ni la ministre Joly, ni le lieutenant du Québec, Pablo Rodriguez, qui ont répondu tour à tour aux questions en provenance des banquettes adverses, mardi, n’ont voulu jeter trop fort la pierre à la députée Lambropoulos.

PHOTO PATRICK SANFACON, ARCHIVES LA PRESSE

Emmanuella Lambropoulos

Celle-ci s’est retrouvée sur la sellette après avoir déclaré vendredi lors d’une rencontre du comité permanent des langues officielles qu’elle avait besoin de preuves pour croire que la langue française reculait au Québec — en particulier à Montréal, où elle a hérité de l’ancienne circonscription de Stéphane Dion.

À l’issue de la séance aux Communes, dans un entretien accordé à La Presse, Mélanie Joly a exprimé à quel point elle avait été prise de court par les commentaires.

Les faits sont là. C’est documenté par de nombreux chercheurs : il y a un recul du français à Montréal, au Québec, partout au pays.

Mélanie Joly, ministre du Développement économique et des Langues officielles

« La question, ce n’est pas de savoir s’il y en a un ou non, la question est de savoir ce qu’il faut faire pour le contrer. C’est pour ça que j’étais vraiment abasourdie [par ses propos] », enchaîne la ministre, sans vouloir se prononcer sur la sincérité des excuses présentées par Emmanuella Lambropoulos.

« Je ne peux pas le dire à sa place. C’est à elle à répondre à cette question », souligne Mélanie Joly. Elle refuse aussi de dire si la députée de Saint-Laurent, avec qui elle n’a pas eu de discussion depuis cette affaire, devrait conserver sa place au sein du caucus libéral ou sa chaise au comité permanent des langues officielles.

Au Bloc québécois, on ne ressent pas le besoin de réclamer son éjection du comité, a signalé le chef Yves-François Blanchet. Surtout que selon lui, « ce serait un peu hypocrite que les libéraux reprochent à une députée quelque chose que tellement d’entre eux pensent de toute façon ».

« Fait de manière très ironique »

Il n’en demeure pas moins que le caucus québécois du Parti libéral a mal digéré les commentaires de Mme Lambropoulos, qu’elle a émis en faisant des guillemets avec ses doigts (air quotes) au moment de prononcer le mot déclin, et en anglais de surcroît.

J’ai été vraiment sidérée par la façon dont elle a posé la question, et la langue dans laquelle la question a été posée. Qu’on demande des faits, des statistiques, c’est tout à fait légitime, mais elle l’a fait de manière très ironique, en plus de remettre en question des constats établis.

Alexandra Mendès, députée libérale de Brossard–Saint-Lambert

« Elle est bilingue ; pourquoi n’a-t-elle pas posé la question en français ? On sait combien l’enjeu de la langue est sensible au Québec. C’est une question de respect, et c’est une question de constater ce qui est évident », poursuit l’élue de Brossard–Saint-Lambert dans une entrevue avec La Presse.

L’ancien stratège libéral Jérémy Ghio craint pour sa part que cette bourde vienne freiner un élan positif du gouvernement fédéral en matière de langues officielles. « Elle vient d’exposer un flanc alors qu’on était sur une bonne lancée. On n’avait pas besoin de cela », note celui qui est dorénavant consultant à Tact Conseil.

Dans les pages de La Presse, mardi matin, une ancienne conseillère en politique au bureau de Justin Trudeau et ex-attachée de presse des ministres du Revenu et des Finances, Chloé Luciani-Girouard, envoyait le même signal en disant que l’erreur de la députée Lambropoulos en était une « de mauvaise foi ».

> (Re)lisez la lettre de Chloé Luciani-Girouard « Recul du français : une erreur de mauvaise foi »

Une source libérale qui a requis l’anonymat afin de s’exprimer plus librement a dit ne pas voir pourquoi la députée devrait rester au caucus : « Si un député avait affiché le même scepticisme sur la question du racisme systémique, il se serait certainement fait montrer la porte. »

Aux yeux d’une députée libérale qui a demandé à ne pas être nommée, la députée Lambropoulos ne s’est pas brûlée seulement en touchant le dossier linguistique ; elle a aussi erré en comparant la loi sur la laïcité à de la ségrégation, et plus récemment, en qualifiant la Turquie d’« ennemi ».

Le bureau de l’élue de Saint-Laurent n’a pas répondu à la demande d’entrevue de La Presse.