(Montréal) L’individu qui a tenté de procéder à « l’arrestation citoyenne » du journaliste de Radio-Canada Daniel Thibeault jeudi apparaît également dans une vidéo où il intimide le chef néo-démocrate Jagmeet Singh et une autre où il tente de rencontrer Justin Trudeau.

Stéphane Blais
La Presse Canadienne

La vidéo a été mise en ligne vendredi après-midi sur la page Facebook du groupe The Canadian Revolution, qui s’oppose aux mesures sanitaires et qui demande que « tous les politiciens démissionnent ».

On aperçoit Brian Kidder, figure emblématique du groupe complotiste, s’approcher de Jagmeet Singh dans une rue d’Ottawa, près du Parlement. Le leader du Nouveau Parti démocratique déambule sans escorte, une mallette à la main.

Brian Kidder suit le politicien et lui parle pendant deux minutes, à un mètre de distance. Un homme et une femme accompagnent Brian Kidder et filment son intervention.

Le titre de la vidéo est : « Brian Kidder donne une chance de plus à Jagmeet Singh. C’est la deuxième fois qu’il discute de son cas avec lui. »

Une partie importante de la vidéo est inaudible, mais à un certain moment, on entend Brian Kidder demander au leader du NPD : « Les travailleurs ne veulent rien dire pour toi ? » L’individu semble faire référence à l’Accord Canada – États-Unis – Mexique.

Vers la fin de l’enregistrement, Brian Kidder demande à ses deux comparses : « Est-ce que je devrais le relâcher ? », avant d’ajouter : « On se reverra pour une autre danse. »

La vidéo se termine lorsque Jagmeet Singh, imperturbable, arrive à l’entrée du Château Laurier.

Juste avant la fin de l’enregistrement, l’homme qui filme la scène fait part de sa déception à Brian Kidder, pour ne pas avoir procédé à l’arrestation du chef néo-démocrate.

Le directeur des communications du NPD a déclaré que le parti avait contacté le Service de protection parlementaire concernant cet incident, mais « au-delà de ça, nous n’avons rien à ajouter ».

George Soule a confirmé que l’incident s’était produit vendredi.

Le même individu s’en prend à un journaliste

Jeudi soir, The Canadian Revolution avait publié une vidéo dans laquelle on voit le même individu tenter de procéder à « l’arrestation citoyenne » du correspondant parlementaire Daniel Thibeault, de Radio-Canada.

Selon le récit publié sur le site de Radio-Canada, le journaliste et animateur marchait avec une femme lorsque l’individu lui a barré la route, l’a heurté et a tenté de l’agripper. Dans la vidéo, on aperçoit Daniel Thibeault dire : « C’est assez. Ne me touchez pas. Ne me touchez pas. »

Arrivé à l’entrée de l’édifice qui abrite les bureaux de Radio-Canada, Brian Kidder bloque le passage à M. Thibeault. La femme qui l'accompagne signale à l’individu qu’elle appelle la police, avant que la vidéo se termine.

Dans un article publié par la société d’État, Marc Pichette, directeur de la promotion et des relations publiques du diffuseur public, a déclaré « qu’une plainte sera déposée à la police en lien avec cette affaire ».

Dans un échange avec La Presse Canadienne, la police d’Ottawa a indiqué qu’un homme avait été arrêté jeudi vers 16 h 30 à l’angle des rues Sparks et O’Connor par le Service de protection parlementaire (SPP).

« Suite à cette arrestation, le SPP a communiqué avec la police d’Ottawa et transféré sa garde à nos agents. L’homme a ensuite été relâché, sans accusation », a ajouté une porte-parole de la police, en précisant qu’elle ne pouvait identifier « ni les victimes ou les personnes qui portent plainte ».

Selon ce qu’indique le commentaire accompagnant la vidéo sur la page Facebook du groupe The Canadian Revolution, Brian Kidder souhaitait procéder à « l’arrestation citoyenne » du député bloquiste Mario Beaulieu, mais il s’est trompé d’individu.

Dans une autre vidéo publiée vendredi sur la page du même groupe, on voit Brian Kidder en train de parler à une personne par l’entremise d’un interphone à la porte d’un édifice. La personne qui enregistre la vidéo indique qu’il s’agit de l’entrée du Bureau du Conseil privé.

Brian Kidder demande alors si « Justin Trudeau peut sortir pour aller jouer à la police et au voleur ». La réponse de l’interlocuteur est inaudible et Brian Kidder dit : « On se revoit bientôt », avant de partir.

Les journalistes, ennemis du peuple

Sur son site internet, The Canadian Revolution demande que « le premier ministre du Canada et tous les représentants élus et choisis, qui sont coupables de crimes et de trahison contre le peuple canadien, démissionnent ».

Le site du groupe héberge des vidéos où des activistes insultent et intimident à répétition des journalistes pendant leur travail, les accusant de détruire le pays et de mentir. Selon plusieurs intervenants dans ces vidéos, les médias traditionnels sont les ennemis de la nation et « protègent le fascisme ».

Dans une des vidéos, des « journalistes citoyens » qui se présentent comme les « vrais médias » s’en prennent à un journaliste de CTV devant le parlement, lui demandent s’il participe à des orgies avec des enfants et font référence aux éléments de la théorie du mouvement QAnon.

QAnon prétend que Donald Trump a été désigné pour sauver la planète et faire emprisonner les membres d’un réseau de pédophiles dirigé par « la cabale », dont feraient partie plusieurs politiciens, célébrités et membres des médias qui ne partagent pas les points de vue du président américain.

Arrestations citoyennes et théories du complot

Les « arrestations citoyennes » font partie des tactiques véhiculées par des adeptes de QAnon pour « lever le voile » sur le prétendu grand complot pédosataniste.

Récemment, les vidéos d’un agent de sécurité nommé Thierry Naulleau ont connu un certain succès dans les milieux complotistes québécois.

L’une des vidéos est coiffée du titre suivant :

« Des accusations criminelles ont été déposées contre M. Arruda et M. Legault, par Mario Roy et le peuple québécois, pour rendre justice aux citoyens mis en danger… aggravé de peur et de méfiance, propagées en complicité avec les Médias populaires. »

Dans la vidéo qui suit ce titre, Thierry Naulleau, vêtu d’une veste jaune et d’un badge du Bureau de la sécurité privée, s’adresse à monsieur Legault et Arruda :

« Il y a deux médailles pour vous, une et deux… » dit-il en exhibant deux paires de menottes.

Mario Roy, à qui la publication fait référence, est un des leaders des groupes antimasques et conspirationnistes au Québec.

Dans d’autres vidéos, Thierry Naulleau apparaît dans des commerces et au salon funéraire, où il avertit les citoyens qu’il croise que le port du masque est désormais criminel. Il distribue également un document, qu’il prétend être un ordre judiciaire, qui ordonne aux citoyens d’arrêter de respecter toutes les règles sanitaires.

Pourtant, jusqu’à récemment, Thierry Naulleau était engagé par la municipalité de Saint-Hippolyte pour assurer la sécurité dans des lieux publics.

Faire respecter les règles sanitaires relatives à la pandémie faisait partie de ses tâches, selon le site Internet de la municipalité.

Le maire de la municipalité de Saint-Hippolyte a expliqué à La Presse Canadienne, que Thierry Naulleau avait, d’un commun accord avec le directeur général de la ville, résilié son contrat au mois de juillet. Selon la municipalité, cette décision n’a rien à voir avec les publications de Thierry Naulleau sur les réseaux sociaux et le maire Bruno Laroche se dit extrêmement surpris du comportement de celui qui devait notamment faire respecter les règles sanitaires dans sa ville.

« En apprenant la teneur de ces publications, je tombe en bas de ma chaise », a dit monsieur Laroche à propos de l’agent de sécurité.

Selon le Registre des titulaires de permis du Bureau de la sécurité privée (BSP), Thierry Naulleau possédait deux permis valides en date du 25 septembre.

La porte-parole du BSP Geneviève Godin a expliqué à La Presse Canadienne que la Loi sur la sécurité privée « prévoit plusieurs conditions et obligations à satisfaire et à respecter en tout temps pour être titulaire et maintenir la validité de son permis d’agent pour exercer une activité de sécurité privée ».

Elle a ajouté que les titulaires de permis qui ne respecte pas ces conditions font l’objet d’une enquête et peuvent se voir révoquer leurs permis.

Le Bureau de la sécurité privée est soumis à la confidentialité de ses dossiers et ne commente donc pas les cas particuliers comme celui de Thierry Naulleau.