(Ottawa) Un homme a poursuivi dans les rues d’Ottawa le journaliste Daniel Thibeault, animateur à Radio-Canada, dans l’objectif de procéder à une « arrestation citoyenne » – en croyant qu'il avait sous les yeux le député bloquiste Mario Beaulieu, à qui il voulait mettre la main au collet. Une plainte sera déposée à la police.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

L’incident est survenu à l’ombre de la colline du Parlement, jeudi. Les images d’une première vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux montrent l’homme qui interpelle le correspondant parlementaire à l'angle des rues Wellington et O’Connor.

Il se met à expliquer les motifs de sa démarche en évoquant le premier ministre Justin Trudeau et l’ancienne ministre de la Justice Jody Wilson-Raybould, qui auraient fait « entrave à la justice » dans le traitement de son dossier judiciaire découlant d'un accident de travail.

Le journaliste, qui garde son calme du début à la fin de ces événements, tente alors de lui fausser compagnie et de se diriger vers les bureaux de Radio-Canada. L’homme lui lance alors : « Désolé, mais vous êtes en état d’arrestation. Vous êtes en état d’arrestation », et essaie de lui agripper le bras.

Alors qu’il commence à marcher, Daniel Thibeault se fait physiquement barrer la route par l’individu en traversant la rue Wellington, jusqu’à la rue piétonnière Sparks, où se trouve l’une des portes d’accès à la salle de nouvelles de la société d’État.

Une seconde vidéo montre l’homme qui continue à pourchasser le journaliste et à lui bloquer la voie. Il y a début de bousculade. « Ne me touchez pas ! », finit par lancer Daniel Thibeault à l’homme, qui se place ensuite devant la porte d’entrée de Radio-Canada.

La vidéo se conclut avec des images où l'on voit le journaliste et la réalisatrice Nancy Labonté, qui était en sa compagnie, sortir chacun leur téléphone après avoir prévenu l'individu qu’ils n’avaient d’autre choix que de prévenir les autorités de son comportement.

Les députés fédéraux dans la ligne de mire

L'homme s'appelle Brian Kidder. En entrevue avec La Presse, vendredi, il a affirmé qu'il y avait eu erreur sur la personne : celui qu'il cherchait à mettre en état d'arrestation citoyenne, c'était le député du Bloc québécois Mario Beaulieu.

Pourquoi Mario Beaulieu?

« Parce que c'est un député. Ça m'est égal qu'il soit libéral ou bloquiste. Il est député », a répondu l'homme du tac au tac. Se décrivant comme la victime d'un traitement inéquitable dans sa cause judiciaire, il accuse les législateurs à Ottawa d'avoir commis une « entrave à la justice », et qui sont « complices après le fait ».

Au téléphone, il se targue d'avoir tenté le coup sept fois avec Justin Trudeau. Au mois de juillet dernier, il s'était pointé devant la grille de Rideau Hall, le domaine où se trouve la résidence du premier ministre, pour l'arrêter.

Dans ce cas comme dans celui de jeudi avec Daniel Thibeault, il a été intercepté, puis relâché.

S'il tient mordicus à son « droit constitutionnel » de procéder à des arrestations citoyennes, Brian Kidder regrette d'avoir fait subir cela au journaliste. « Je vais lui présenter des excuses, je suis en train de rédiger une lettre », a-t-il indiqué en entrevue téléphonique.

Depuis quelques semaines, Brian Kidder dit s'appuyer sur le « soutien logistique » d'un groupe appelé The Canadian Revolution. Des membres de ce regroupement campent depuis le mois de juillet au pied du Monument commémoratif de guerre Canada, à un jet de pierre des édifices de la cité parlementaire.

The Canadian Revolution s'oppose notamment aux restrictions imposées pour contrer la COVID-19, dont le port du masque, et blâme Justin Trudeau d'avoir contribué à sa propagation en raison de l'immigration. À ce mouvement se sont greffés certains adeptes de la théorie du complot QAnon, importée des États-Unis.

C'est aussi en grande partie du sud de la frontière que vient le phénomène des « arrestations citoyennes », dit la professeure Barbara Perry, directrice du Centre sur la haine, le biais et l'extrémisme à l'Université Ontario Tech d'Oshawa.

« On en a recensé un peu au Canada ; c'est une stratégie assez commune de groupes anti-État et anti-autorité comme les Freeman on The Land, mais généralement, ce sont des juges – surtout ceux des cours de la famille – qui sont visés », explique-t-elle à La Presse.

« C'est très rare que la cible soit un élu, comme le premier ministre... c'est assez surréaliste », lâche-t-elle.

Une plainte sera déposée

Par voie de communiqué, vendredi, la direction de Radio-Canada a « déplor[é] l’incident au cours duquel un individu s’en est pris à notre correspondant parlementaire à Ottawa et animateur des Coulisses du pouvoir, Daniel Thibeault ».

La société d'État y ajoute qu'elle considère que « cette forme d’intimidation qui vise tout citoyen n’a pas sa place dans une société démocratique », et signale qu'« une plainte sera déposée à la police en lien avec cette affaire ».

Le Bloc québécois n'a pas voulu réagir à cette affaire. « Nous ne ferons pas de commentaire à ce sujet », a indiqué Joanie Riopel, porte-parole du parti.

Le chef Yves-François Blanchet a pour sa part dénoncé l’incident sur Twitter, vendredi matin, en y voyant un affront à la démocratie tout en arguant que « la détresse du moment favorise peut-être les gestes déplorables ».

Jagmeet Singh aussi abordé par Kidder

Dans une vidéo mise en ligne vendredi après-midi sur la page Facebook du groupe The Canadian Revolution, Brian Kidder apparaît également dans une vidéo où il intimide le chef néo-démocrate Jagmeet Singh. À un certain moment, on entend le leader du groupe complotiste demander au chef du NPD : « Les travailleurs ne veulent rien dire pour toi ? »

Il semble alors faire référence à l’Accord Canada – États-Unis – Mexique (ACÉUM).Un homme et une femme accompagnent Brian Kidder et filment son intervention, lors de laquelle il se tient à un mètre de distance du politicien.Le directeur des communications du Nouveau parti démocratique (NPD), George Soule, a assuré que le parti avait contacté le Service de protection parlementaire concernant cet incident, mais a dit qu’« au-delà de ça, nous n’avons rien à ajouter ».

Avec Henri Ouellette-Vézina et La Presse canadienne