(Ottawa) Alors que certains des ministres du gouvernement Trudeau multipliaient les efforts pour que la gestion du programme de bourses pour le bénévolat étudiant soit confiée à WE Charity au printemps, des fonctionnaires fédéraux exprimaient de vives inquiétudes quant à la capacité de l’organisme de bienfaisance de desservir adéquatement la population du Québec.

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

Mais ces vives inquiétudes n’ont pas empêché le cabinet fédéral d’octroyer un contrat sans appel d’offres à WE Charity (UNIS en français), le 22 mai, afin de gérer ce programme de bourses dotée d’une enveloppe pouvant atteindre les 912 millions de dollars. En vertu du contrat de contribution signé entre WE Charity et le gouvernement fédéral – contrat qui a depuis été annulé – l’organisme devait recevoir environ 43 millions de dollars pour la gestion du programme.

« UNIS et l’Organisme UNIS ne sont pas particulièrement connus au Québec. […] Par ailleurs, le Québec possède déjà un vaste et solide réseau d’organismes communautaires qui travaillent ensemble et se connaissent très bien, je dirais. Si je jette un coup d’oeil sur htttps://www.wecharity.org/, je ne vois aucun mot ni aucune page en français. Peu d’indices portent à croire que l’Organisme UNIS est bien ancré dans la province », peut-on lire dans une note rédigée par un fonctionnaire du ministère de l’Emploi et Développement social.

« À la lumière de tout cela, je crains qu’une collaboration avec l’Organisme UNIS soi sous-optimal au Québec, tant sur le plan de l’image que de l’influence. En passant, pouvoir offrir du "matériel de formation bilingue" est une chose, mais pouvoir exercer son influence au sein d’un solide réseau d’organismes communautaires étroitement soudés en est tout autre », ajoute le fonctionnaire.

Cette note, qui a été relevée par le Bloc québécois mercredi, fait partie des quelque 5000 pages de documents liés à l’affaire WE Charity qui ont été divulguées mardi par le gouvernement Trudeau, à la demande du comité des finances. Les documents ont été remis le jour même où le premier ministre Justin Trudeau a demandé et obtenu la prorogation du Parlement, suspendant du coup les travaux de quatre comités parlementaires qui se penchaient sur cette affaire depuis quelques semaines.

Depuis le début du scandale WE Charity, Justin Trudeau et plusieurs de ses ministres ont affirmé à maintes reprises que cet organisme était le seul ayant les installations, la compétence les effectifs nécessaires pour gérer un tel programme.

Or, La Presse a révélé il y a deux semaines que WE Charity, étant quasi absent au Québec et étant un organisme essentiellement unilingue anglophone, avait confié à la firme de relations publiques National le mandat de mettre en oeuvre le fameux programme au Québec et dans les communautés francophones dans le reste du pays avant que la tempête politique provoquée par les liens étroits entre les libéraux fédéraux et l’organisme en question ne fasse avorter le projet.

WE Charity avait confié ce mandat à National le 29 mai – une semaine seulement après que le cabinet fédéral eut décidé de lui accorder un contrat sans appel d’offres pour la gestion du programme de bourses. L’organisme de bienfaisance a été contraint d’abandonner le projet le 3 juillet dans la foulée des révélations selon lesquelles des membres de la famille du premier ministre avaient touché près de 350 000 $ en cachets de la part de WE Charity pour des discours prononcés lors d’évènements organisés par l’organisme. Au même moment, il a aussi été révélé que la fille du ministre des Finances Bill Morneau est à l’emploi de l’organisme.

Pour le député bloquiste Rhéal Fortin, ces informations constituent une preuve irréfutable que WE Charity a été favorisé par les libéraux de Justin Trudeau, même si l’organisme était incapable d’exécuter son mandat au Québec et desservir les francophones.

« Les ministres libéraux ont choisi de donner le contrat à WE tout en sachant que de l’avis même des fonctionnaires, l’organisme n’a pas la présence requise au Québec pour livrer la marchandise et que le réseau communautaire déjà existant chez nous était mieux outillé pour le faire. Cette nouvelle révélation prouve que non seulement les libéraux n’ont pas fait leurs devoirs avant d’octroyer le contrat sans appel d’offres à WE, ils sont même intervenus en faveur de WE contre l’avis des experts, le tout dans un champ de compétence exclusif du Québec », a vitupéré M. Fortin.

Dans les documents divulgués mardi, une série de questions et de réponses préparées pour la ministre de l’Inclusion, de la Diversité et de la Jeunesse, Bardish Chagger, prétend pourtant le contraire.

« L’Organisme UNIS a une forte présence au Québec et y offre des programmes de langue française. Elle y a établi des partenariats éducatifs avec neuf commissions scolaires de la province », peut-on y lire.

Pour le député Rhéal Fortin, il est évident que c’est tout le contraire.

« Justin Trudeau ne s’en tirera pas si facilement. Il devra expliquer aux Québécois pourquoi les libéraux sont intervenus personnellement en faveur de WE Charity contre la recommandation des fonctionnaires. De plus en plus, ce programme de bourses au bénévolat semble avoir été conçu pour avantager un organisme proche des libéraux dans une perspective de copinage plutôt que pour aider nos étudiants à travers la COVID-19 », a-t-il ajouté.

Le lieutenant politique du Parti conservateur au Québec, le député Alain Rayes, a pour sa part affirmé que les inquiétudes exprimées par les fonctionnaires confirment sans l'ombre d'un doute que les ministres du gouvernement Trudeau n'ont pas fait leurs devoirs pour s'assurer que les deux langues officielles soient respectées et que les francophones aient accès à des services de qualité.

« Cela confirme toutes les appréhensions que l’on avait au sujet de cette organisation-là. Il ne pouvait même pas servir les francophones. Justin Trudeau a pensé nous berner en voulant aider ses amis », a-t-il soutenu.