Chrystia Freeland pourrait devenir la première femme à diriger le ministère des Finances dans l’histoire du pays

Joël-Denis Bellavance
Joël-Denis Bellavance La Presse

(Ottawa) À la barre du ministère des Finances depuis cinq ans, Bill Morneau a remis sa démission lundi soir, forçant le premier ministre, Justin Trudeau, à combler l’un des postes les plus importants de son cabinet alors que son gouvernement minoritaire veut présenter un plan de relance de l’économie, durement touchée par la pandémie de COVID-19.

Cette démission est survenue quelques heures après une rencontre entre MM. Trudeau et Morneau, convoquée par le premier ministre et devant servir à aplanir les différends entre les deux hommes. Ces différends portant sur l’effort budgétaire requis pour remettre l’économie canadienne sur les rails sont étalés au grand jour dans les médias depuis une semaine.

PHOTO COLE BURSTON, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le scénario qui circulait tard lundi soir verrait la vice-première ministre du Canada, Chrystia Freeland, devenir la première femme à diriger le ministère des Finances dans l’histoire du pays.

Selon des informations obtenues par La Presse, M. Trudeau apportera des modifications mineures à son cabinet ce mardi afin de limiter le jeu des chaises musicales. Deux ministres seraient impliqués. Le scénario qui circulait tard lundi soir verrait la vice-première ministre, Chrystia Freeland, devenir la première femme à diriger le ministère des Finances dans l’histoire du pays. Le ministre Dominic LeBlanc, actuellement président du Conseil privé, reprendrait à sa charge le ministère des Affaires intergouvernementales des mains de Mme Freeland.

En coulisses, le nom du ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, et celui du président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, ont aussi été évoqués. Mais on redoute l’idée d’accorder le ministère des Finances à un élu du Québec étant donné que le premier ministre représente une circonscription de Montréal.

Chose certaine, l’option de nommer l’ancien gouverneur de la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre Mark Carney à ce poste névralgique est catégoriquement écartée. « Ce n’est pas dans les cartons », a indiqué une source digne de foi.

En conférence de presse, lundi soir, M. Morneau a soutenu avoir remis sa démission à M. Trudeau au motif qu’il ne comptait pas briguer les suffrages aux prochaines élections. Selon lui, le premier ministre doit pouvoir compter sur un ministre des Finances prêt à consacrer plusieurs années à redresser l’économie canadienne.

Alors que nous passons à l’étape suivante de notre lutte contre la pandémie et que nous travaillons à préparer la reprise économique, nous devons reconnaître que ce processus prendra plusieurs années. Le moment est venu pour un nouveau ministre des Finances de mettre en œuvre ce plan pour ce long et difficile chemin devant.

Bill Morneau

« Je sais qu’avec ce gouvernement libéral, les Canadiens sont entre de bonnes mains », a-t-il ajouté, visiblement ému.

Morneau veut « continuer à servir » à l’OCDE

M. Morneau, qui a aussi démissionné en tant que député libéral de Toronto-Centre, compte soumettre sa candidature pour le poste de secrétaire général de l’OCDE, située à Paris. Un objectif ambitieux, car un seul Canadien a occupé ces fonctions dans le passé, soit Donald Johnston, de 1996 à 2006.

« J’ai toujours l’intention de continuer à servir et j’ai décidé de proposer mon nom pour devenir le prochain secrétaire général de l’Organisation de coopération et de développement économiques. Le premier ministre m’a donné son plein appui. Je passerai les prochaines semaines à me préparer », a-t-il fait savoir.

Aux journalistes qui lui demandaient si les désaccords entre M. Trudeau et lui lui avaient coûté son poste, ou encore s’il avait démissionné ou s’il avait été congédié par le premier ministre, M. Morneau a esquivé toutes les questions, préférant s’en tenir aux raisons qu’il avait énumérées et qui l’avaient poussé à tirer sa révérence.

Dans un communiqué de presse, le premier ministre Trudeau a remercié Bill Morneau pour ses états de service

« Depuis le jour où il a été élu pour la première fois et est devenu le ministre des Finances du Canada il y a près de cinq ans, Bill a travaillé sans relâche pour soutenir tous les Canadiens et créer une économie qui est résiliente, juste et qui profite à tous. Grâce à son leadership, le Canada a développé une économie forte avec l’un des meilleurs bilans du G7, créé plus d’un million d’emplois et atteint le taux de chômage le plus bas de son histoire. Au cours des dernières années, plus d’un million de personnes sont également sorties de la pauvreté, et nous avons créé un plan concret pour protéger l’environnement tout en faisant croître l’économie. Bill a joué un rôle central dans des projets transformateurs comme la bonification du Régime de pensions du Canada et la création de l’Allocation canadienne pour enfants, qui améliore la vie de millions de familles canadiennes », a-t-il affirmé.

Je tiens à remercier Bill pour tout ce qu’il a fait pour améliorer la qualité de vie des Canadiens et faire de notre pays un endroit meilleur et plus juste où vivre. J’ai compté sur son leadership, ses conseils et son amitié au fil des ans et j’ai confiance que cela se poursuivra dans le futur. Bill, tu as ma plus profonde gratitude et je sais que tu continueras à apporter de grandes contributions à notre pays et aux Canadiens dans les années à venir.

Le premier ministre Justin Trudeau

M. Trudeau n’a pas soufflé mot sur la personne qui prendra la relève de Bill Morneau dans sa déclaration.

De profondes divergences

Au cours de la dernière semaine, plusieurs médias ont fait état des profondes divergences entre le premier ministre et le grand argentier du pays sur les mesures qui devaient être privilégiées pour assurer la relance économique sans mettre en péril l’état des finances publiques, déjà grevées par un déficit attendu de 343 milliards de dollars durant l’exercice financier en cours à cause de la pandémie.

Les relations se seraient aussi détériorées à la suite de la décision de Justin Trudeau de faire appel aux services de Mark Carney pour le conseiller sur la meilleure marche à suivre pour administrer le remède adéquat à l’économie canadienne, encore affaiblie par la COVID-19.

Le recrutement de l’ancien gouverneur, qui est adulé par de nombreux militants libéraux qui rêvent même de le voir sauter dans l’arène politique un jour, a été interprété par les proches collaborateurs de Bill Morneau comme une véritable gifle.

En coulisses, on affirme que le premier ministre n’était pas très heureux d’apprendre tout récemment que M. Morneau avait omis de payer des frais de dépenses d’un séjour en famille au Kenya et en Équateur en 2017 et qu’il avait signé un chèque de 41 000 $ à WE Charity (UNIS en français) le jour même où il avait témoigné devant le comité des finances qui se penche sur ce scandale depuis quelques semaines.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, et Bill Morneau, en mars dernier

MM. Trudeau et Morneau font l’objet d’une enquête de la part du commissaire aux conflits d’intérêts et à l’éthique parce qu’ils ont omis de se récuser quand le Cabinet a accordé un contrat sans appel d’offres à l’organisme de bienfaisance WE Charity. Rappelons que des membres de la famille du premier ministre ont touché près de 350 000 $ en cachets de la part de WE Charity pour des discours prononcés lors d’évènements de l’organisme et que la fille du ministre des Finances travaille pour l’organisme.

Les tensions entre les deux hommes ont d’abord fait la manchette du Globe and Mail mardi dernier. Le même jour, le bureau du premier ministre a mis sept heures avant de diffuser une déclaration dans laquelle on pouvait lire que M. Trudeau avait « évidemment pleinement confiance en son ministre » et qu’affirmer le contraire était « faux ».

Mais l’agence Bloomberg a par la suite aussi fait état de différends profonds entre M. Trudeau et son ministre des Finances en s’appuyant sur une demi-douzaine de sources évoluant dans leur entourage respectif et ayant requis l’anonymat. Puis l’agence Reuters a repris la balle au bond la fin de semaine dernière en détaillant des relations conflictuelles.

Au sein du Cabinet, M. Morneau était vu comme l’un des rares ministres à exprimer des craintes au sujet de l’ampleur des déficits. Et dans son bras de fer avec le premier ministre, il n’avait pas beaucoup d’alliés. « Il est temps de passer à autre chose », a laissé tomber lundi une source libérale, exprimant ainsi le désir que Justin Trudeau procède à un remaniement ministériel qui tournerait rapidement la page sur le règne de Bill Morneau.

Réactions de l’opposition

Le Parti conservateur et le Bloc québécois, qui réclamaient la démission de Bill Morneau et de Justin Trudeau à cause du scandale WE Charity, ont affirmé que le départ du ministre des Finances ne changeait rien à leur autre exigence.

« Il n’y a rien qui change. La démission de Bill Morneau est une autre preuve que rien ne fonctionne avec ce gouvernement. Il a été nommé par Justin Trudeau, et les deux sont embourbés dans le même scandale », a déclaré le député Alain Rayes, lieutenant politique du Parti conservateur au Québec.

« Il ne faudrait surtout pas que M. Trudeau s’imagine que tout vient de se régler. […] J’espère encore que M. Trudeau va quitter ses fonctions de premier ministre, ne serait-ce que temporairement, le temps de l’enquête du commissaire à l’éthique. […] On n’a plus confiance en M. Trudeau », a affirmé le député bloquiste Rhéal Fortin sur les ondes de RDI.

Pour sa part, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a affirmé que la démission du ministre arrivait au pire moment.

« Les gens ont du mal à joindre les deux bouts. Pendant la pire récession depuis la Seconde Guerre mondiale, les familles craignent de ne pas pouvoir payer leur loyer et de la nourriture. C’est à ce moment que les gens ont besoin d’un gouvernement stable et fiable. Ils ont besoin d’un gouvernement qui s’occupe d’eux, et non de leurs amis bien branchés. Ce gouvernement perd son ministre des Finances alors qu’il s’apprête à laisser des millions de Canadiennes et Canadiens sur la PCU sans savoir comment payer leurs factures en août. Les gens méritent mieux », a-t-il déploré.

Bill Morneau en cinq moments forts

Bill Morneau était un politicien discret, mais il a fait la manchette — de gré ou de force — plus souvent qu’à son tour. Retour sur sa courte carrière politique en cinq dates.

Octobre 2015

Près de 20 ans après avoir succédé à son père à la tête de la firme d’actuariat qui porte leur nom et l’avoir fait croître de façon importante, Bill Morneau est élu député de Toronto-Centre en même temps que les libéraux de Justin Trudeau accèdent au pouvoir. C’est la première expérience politique de l’économiste de formation. Le mois suivant, il est nommé ministre des Finances du Canada.

Novembre 2017

Le Commissariat aux conflits d’intérêts et à l’éthique du Parlement fédéral met Bill Morneau à l’amende pour avoir omis de déclarer — en temps opportun — le fait qu’il possédait une villa dans le sud de la France par le truchement de l’une de ses entreprises. La fortune de M. Morneau et de sa famille le place souvent en position délicate : pendant qu’il tient les rênes des finances canadiennes, il possède toujours une participation importante dans l’entreprise familiale, largement influencée par la législation fédérale.

Février 2018

Alors que le Parti libéral du Canada avait été porté au pouvoir en promettant de limiter les déficits à 10 milliards après deux ans à la tête de l’État, le ministre Morneau dépose son troisième budget rédigé à l’encre rouge. C’est un déficit de 18 milliards qui est projeté, même si « l’économie se porte remarquablement bien » à ce moment, reconnaît M. Morneau. Ce budget met notamment de l’avant une aide financière supplémentaire dans la recherche fondamentale.

Octobre 2019

Bill Morneau est réélu député de Toronto-Centre alors que Justin Trudeau revient à Ottawa, cette fois à la tête d’un gouvernement minoritaire. Le ministre des Finances reste en poste. Deux mois plus tard, une mise à jour économique avertit que le déficit sera plus élevé que le prévoyait le budget précédent. Mais la pandémie de COVID-19 qui s’est abattue sur la planète au début de 2020 relègue ces prévisions aux oubliettes, alors qu’Ottawa prévoit plutôt enregistrer un déficit historique de 343 milliards cette année.

Juillet 2020

Le scandale WE Charity (UNIS en français) éclate après que les médias eurent révélé que la famille de Justin Trudeau avait été fréquemment rémunérée pour des discours par l’organisme de charité auquel Ottawa s’apprêtait à confier la gestion d’un programme de près de 1 milliard de dollars. Rapidement, le ministre des Finances est avalé par la controverse lorsqu’il admet avoir accepté des voyages familiaux offerts par UNIS et avoir omis de les rembourser. En outre, la fille de M. Morneau travaille pour l’organisation.

— Philippe Teisceira-Lessard, La Presse