(Québec) Couronnée en pleine pandémie après l’abandon de son unique adversaire, Dominique Anglade a pris les commandes du Parti libéral du Québec sans que la nouvelle fasse grand bruit, à la mi-mai. Mais en coulisses, celle qui est devenue la première femme à diriger le PLQ rebat les cartes. Son pari ? Donner un nouvel élan à sa formation face à un gouvernement dont la popularité ne faiblit pas.

Fanny Lévesque Fanny Lévesque
La Presse

« Pour moi, c’est un renouveau. »

La nouvelle cheffe du Parti libéral n’a pas de doute. Elle aspire « clairement » à incarner le changement. « Nos militants, nos gens le réclament », lance-t-elle avec aplomb, lors d’un entretien accordé à La Presse, quelques jours après la fin d’une session parlementaire pour le moins hors de l’ordinaire.

« On doit redevenir ce parti de grands projets, ce parti moderne. Ce parti moderne qu’on a su incarner par le passé. »

L’a-t-il moins fait au cours des dernières années ? « C’est certain que la réponse à votre question, c’est oui », admet-elle. « On l’a moins fait par la force des choses, parce que quand on est là depuis un certain temps… Je pense qu’on a besoin d’un nouveau souffle », poursuit la députée de Saint-Henri – Sainte-Anne.

La cheffe de la formation reléguée aux banquettes de l’opposition officielle en 2018 sait bien que le pari est audacieux. Bientôt à mi-mandat, François Legault jouit d’une popularité qui ne semble pas s’essouffler – malgré les difficultés de la crise sanitaire –, tandis qu’au printemps dernier, on ne savait pas encore qui succéderait à Pierre Arcand.

« Ça me stimule ! », nous souffle-t-elle, bien installée dans ses nouveaux bureaux du parlement. « C’est certain qu’il ne reste pas beaucoup de temps par rapport à la prochaine campagne électorale, je pense que le défi est énorme », concède-t-elle. « Mais ce n’est pas parce qu’il est énorme qu’il n’est pas intéressant. »

Au sujet de la crise de la COVID-19 et de sa gestion, elle dit attendre au détour le premier ministre. « On ne sait pas ce qui va se passer à l’automne […] Il y a beaucoup de confusion. J’appréhende la façon dont ça va se passer, notamment la rentrée. J’ai trois enfants qui vont à l’école. […] Il va falloir réfléchir à un plan de match qui tienne la route dans le contexte de la pandémie », prévient la cheffe.

« Créer un momentum »

Comment arriver à insuffler à la formation politique ce regain attendu ? « Par le momentum qu’on est capable de créer », répond celle qui a été vice-première ministre et ministre de l’Économie sous Philippe Couillard. Et au sujet de ses prédécesseurs : pas question de renier le passé. « Comme cheffe, je suis aussi l’héritière de 150 ans d’histoire, et j’en suis pleinement consciente », tranche Mme Anglade.

Le virage qu’elle veut opérer est déjà amorcé, annonce la femme de 46 ans. « Si j’ouvre la porte ici, vous allez voir du monde qui ne voulait plus rien savoir du Parti libéral du Québec, qui ne voulait plus s’impliquer. On est allés débaucher du monde […] des gens qui disent : “OK, c’est un pari super intéressant, je m’en viens” », assure Mme Anglade.

Il y a quelque chose qui est en train de se passer. Dans notre capacité à recruter, je le vois.

Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

La formation politique recrutera d’ailleurs dans les prochaines semaines, son nouveau directeur général ainsi qu’un organisateur en chef – deux fonctions occupées par l’ex-ministre déléguée aux Transports, Véronyque Tremblay, qui a quitté son poste au moment même où Mme Anglade remaniait son « cabinet fantôme ».

« Casser le moule »

Rien n’a été laissé au hasard dans cet exercice de chaises musicales, effectué un mois après son entrée en fonction. Mme Anglade affirme qu’elle a voulu « casser le moule » et parfois sortir ses 28 députés de leur zone de confort. « C’est comme ça qu’on va être créatifs. En sortant de notre manière traditionnelle de réfléchir », lance-t-elle.

C’est ainsi qu’il faut interpréter, donc, le déplacement de Gaétan Barrette – figure clivante de l’ère Couillard,  – qui a perdu la responsabilité de critique du président du Conseil du trésor pour être nommé critique en « Immigration, Infrastructures, Éthique et Marchés publics », dit-elle. « Il peut jouer un très bon rôle, comme en Immigration, parce qu’on ne l’attend pas là », estime Mme Anglade.

« C’est tellement facile de placer des gens où ils ont l’habitude d’être. […] Je pense que les gens […] ont besoin d’expérimenter autre chose. Il y a certains députés qui n’ont pas eu du tout ce à quoi ils s’attendaient, c’est sûr. Mais, c’est une bonne chose, je veux qu’ils soient un peu déstabilisés », a illustré Mme Anglade.

André Fortin a été nommé leader parlementaire et responsable des Finances publiques. C’est la députée Marwah Rizqy qui hérite du poste de critique du Conseil du trésor, en plus de conserver l’Éducation. Cette dernière avait écorché Mme Anglade au début de la course à la direction, alors qu’elle appuyait Alexandre Cusson. Elle lui avait reproché de « vivre dans le déni » et avait ravivé le souvenir de l’époque où Mme Anglade était à la CAQ, en 2012.

Qu’à cela ne tienne, il faut voir encore là cette volonté de changement, soutient la cheffe libérale, mais aussi « un vote de confiance pour la nouvelle génération » alors que M. Fortin et Mme Rizqy « n’ont pas 40 ans ».

Environnement et économie

Elle a aussi confié l’Économie et la Lutte aux changements climatiques à Carlos Leitão, un premier « signal » de son sérieux « dans la combinaison » de ces enjeux. Mme Anglade promet de placer l’environnement au centre de ses visées avec la mise en place d’un Pacte économique pour le climat sous un prochain gouvernement libéral.

« Je voulais un financier capable de porter ce message-là […] Nous devons penser l’économie autrement. On a fait en sorte que l’hydroélectricité soit un pilier de développement pour nous, toutes les questions environnementales et climatiques devraient être un pilier de développement économique », exprime-t-elle.

Celle qui possède d’impressionnants états de service professionnels dans le domaine des affaires prévoit aussi talonner le gouvernement Legault sur son plan de relance de l’économie et son fameux projet de loi 61. Les libéraux réclament un « plan de sauvetage » d’un milliard destinées aux PME fragilisées par la pandémie.

La politique me permet de mettre ensemble tout ce qui m’interpelle des points de vue économique, social et environnemental […] On a besoin d’un Québec qui soit moderne, rassembleur et très assumé dans ce qu’il est.

Dominique Anglade, cheffe du Parti libéral du Québec

L’été s’annonce rempli pour nouvelle cheffe du PLQ, mais la maman de trois enfants entend bien trouver du temps pour s’accorder un peu de repos avant de reprendre le collier. « Je suis une personne très intense, mais conséquemment, je sais que pour me reposer, il faut que je décroche complètement. »

« Aller recharger mes batteries avec mes enfants, ma famille, c’est important pour moi, et je vais le faire. »

Dominique Anglade sur....

La Charte des régions

Dominique Anglade se trouvait sur la Côte-Nord quand la crise sanitaire a éclaté en mars dernier. Elle achevait une tournée des régions du Québec pour alimenter sa réflexion sur la fameuse Charte des régions qu’elle propose. Cet engagement sonnerait la fin « du mur-à-mur et de la manière de ne pas prendre en compte ce qui se passe dans les réalités régionales », illustre-t-elle. « Ça va être encore plus important pour la suite des choses, parce que les régions vont être affectées différemment par la crise sanitaire. Il va falloir qu’on trouve la flexibilité dans notre système pour [les] accommoder », ajoute-t-elle. La cheffe a d’ailleurs conservé la seule responsabilité de la Charte des régions lors du remaniement de son « cabinet fantôme ». Le message ne pourrait être plus clair, dit-elle.

Le « plein potentiel »

Tout comme pour son équipe, Mme Anglade parle de l’importance des individus d’atteindre « leur plein potentiel ». Une visée qui l’a amenée en politique, dit-elle en citant l’expérience sociale de la « course à 100 $ », une vidéo web qui met en évidence les inégalités, comme une source d’inspiration. « Je crois que la politique, c’est ça. Cette capacité de ramener tout le monde sur la même ligne de départ. De faire en sorte qu’il n’y a pas d’inégalités à la base. C’est ce que je dis à tout le monde ici : il faut que tout le monde atteigne son plein potentiel. C’est ça, l’objectif ultime de la politique pour moi. Une société idéale, c’est une société où, avec ses capacités, indépendamment du milieu social dont on vient, ses origines, on est capable de s’accomplir pleinement. »

Le racisme systémique

Mme Anglade s’explique mal pourquoi François Legault « s’entête » à ne pas reconnaître que le racisme systémique existe au Québec. « Il a une manière bien particulière de définir la chose, qui ne reflète en rien ce que les experts vont vous dire […] Je pense que c’est une évidence quand on regarde ce qu’est la définition, et ce que les gens vivent. C’est évident et ce n’est pas pour “antagoniser” les gens. C’est simplement reconnaître un état de fait », explique la cheffe libérale. Née à Montréal, de parents exilés politiques haïtiens, Mme Anglade est devenue la première cheffe « racisée » d’une formation politique au Québec. Elle estime que le nouveau comité de travail sur le racisme du gouvernement Legault a « une obligation de résultat ».

Dominique Anglade en quelques dates

2005-2012 : Consultante chez McKinsey

2010 : Cofondatrice de la fondation KANPE

Janvier 2012 : Présidente de la CAQ ; sera battue dans Fabre aux élections

Automne 2013-2015 : PDG de Montréal International

2015 : Élue députée libérale de Saint-Henri – Sainte-Anne lors d’une élection partielle

2016-2018 : Ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation

2017-2018 : Vice-première ministre du Québec

Juin 2019 : Candidate à la succession de Philippe Couillard

Mai 2020 : Couronnée cheffe du PLQ après l’abandon d’Alexandre Cusson