(Ottawa) Malgré la pandémie, la course à la direction du Parti conservateur bat son plein à coups de rencontres sur Zoom, de déclarations sur les médias sociaux et de courriels aux membres. Le successeur d’Andrew Scheer sera connu en août. En prévision des deux débats qui auront lieu les 17 et 18 juin à Toronto, La Presse s’est entretenue avec les deux principaux candidats. Compte rendu de l’entretien avec Erin O’Toole. Dimanche, la parole sera à Peter MacKay.

Joël-Denis Bellavance Joël-Denis Bellavance
La Presse

Assurer la relance économique après la pandémie de COVID-19 en offrant un soutien financier aux petites et moyennes entreprises. Doter le pays d’une politique axée sur l’autosuffisance dans les domaines énergétiques, agroalimentaires et dans celui des équipements médicaux essentiels. Et rétablir l’équilibre budgétaire sur une période de 10 ans après l’ajout d’un déficit qui pourrait friser les 260 milliards de dollars cette année.

Briguant la direction du Parti conservateur pour la deuxième fois en trois ans, Erin O’Toole étale ses grandes priorités des prochains mois s’il réussit cette fois à convaincre les quelque 200 000 membres du parti ayant le droit de vote de le désigner comme successeur d’Andrew Scheer en août.

Né à Montréal, marié et père d’une fille de 13 ans et d’un garçon de 8 ans, l’ex-ministre des Anciens Combattants dans le gouvernement conservateur de Stephen Harper croit avoir un avantage certain sur son principal rival, l’ancien ministre de la Justice Peter MacKay, en plus d’avoir mis sur papier un programme détaillé. Il détient un siège à la Chambre des communes au moment où les libéraux de Justin Trudeau sont minoritaires et que des élections fédérales pourraient avoir lieu à tout moment.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Erin O’Toole et Andrew Scheer, le 29 avril dernier

« Je suis prêt maintenant. Je suis déjà à la Chambre des communes et je vais être le chef durant les débats les plus importants de notre histoire après la crise de la COVID-19 », lance avec assurance M. O’Toole dans une entrevue d’une trentaine de minutes accordée à La Presse cette semaine.

« Après une crise historique, on a besoin d’un chef avec beaucoup d’expérience pour la relance économique et l’avenir de notre pays. Je ne suis pas un politicien de carrière. Et j’ai beaucoup d’expérience pour relever les défis de notre époque », ajoute-t-il, après avoir rappelé ses états de service dans les Forces armées canadiennes pendant une douzaine d’années, ce qui l’a conduit aux quatre coins du pays et à l’étranger, sa carrière d’avocat et son entrée en politique à la faveur d’une élection partielle en novembre 2012 dans la circonscription de Durham, en Ontario.

Une décennie pour équilibrer le budget

S’il juge effarante l’ampleur du déficit de 260 milliards prévu par le directeur parlementaire du budget durant l’exercice financier en cours, M. O’Toole écarte l’idée d’imposer un remède de cheval pour faire le ménage des finances.

Certes, il faudra réduire les dépenses « d’une manière juste et équitable », en suivant un plan ordonné avec une discipline quasi militaire qui « ne va pas nuire au bien-être des familles ». La Prestation canadienne d’urgence devra être mise éventuellement au rancart et il faudra, selon lui, soutenir les PME encore un certain temps. « Ça va probablement prendre une décennie pour être en mesure d’équilibrer le budget », affirme-t-il, soulignant que Stephen Harper a mis six ans après la crise économique de 2008-2009 pour rétablir l’équilibre. « Et le déficit était de seulement 52 milliards de dollars. »

S’il a évoqué l’idée de provoquer des élections fédérales à l’automne s’il devient chef du parti, M. O’Toole met le tout sur la glace et ne voit plus l’urgence de convoquer les électeurs aux urnes dans les six prochains mois.

« On doit être prêts pour cela. Il y a beaucoup de rumeurs au sujet d’élections à l’automne ou au printemps. On va être prêts. On a des bénévoles sur le terrain en ce moment et plus de députés cette fois, 121 députés. On doit être prêts et on va être prêts. Mais maintenant, je travaille plus fort sur la course à la direction. On va voir. On va travailler avec le gouvernement sur les enjeux importants pour la relance économique et les changements nécessaires après la crise sanitaire », souligne l’aspirant chef.

Selon lui, les PME auront besoin d’un coup de pouce financier pour quelque temps encore. « On va voir beaucoup d’entreprises affectées qui vont fermer ou faire faillite. Ce sera une priorité pour moi parce que c’est très important pour les emplois. Plus de 60 % des Canadiens travaillent pour une PME. Donc, c’est crucial pour l’économie canadienne et le bien-être des familles partout au Canada », soutient-il dans un français fort acceptable.

Davantage de pouvoirs pour le Québec

Sur le front des relations fédérales-provinciales, M. O’Toole a pris soin de publier un programme spécifiquement pour le Québec durant la course au leadership, geste qui lui a valu des critiques des partisans de Peter MacKay. S’il devient chef du parti, il veut renforcer la reconnaissance du Québec comme nation au sein du Canada en lui accordant plus de pouvoirs en immigration et en culture.

« Je dis fréquemment que je suis un “vrai bleu”. En fait, je suis né à Montréal. Mais malheureusement, j’ai déménagé après seulement un an. Mais je respecte le deal des deux peuples fondateurs. Et je reconnais la nation québécoise. »

Je vais toujours respecter les champs de compétence des provinces. M. Harper a eu une approche comme cela. Et ça fonctionne bien, selon moi.

Erin O’Toole

Alors qu’il était critique en matière d’affaires étrangères, M. O’Toole a préconisé la ligne dure envers la Chine. Depuis la crise de la COVID-19, et le refus du régime chinois de libérer les deux Canadiens qui sont détenus en représailles après l’arrestation à Vancouver, en décembre 2018, d’une dirigeante de Huawei, Meng Wanzhou, à la demande des États-Unis, il juge que c’est la seule façon de composer avec un régime communiste qui bafoue les droits de l’homme et les règles du commerce. Et il demeure farouchement opposé à ce que le géant chinois des télécommunications Huawei participe au déploiement de la technologie 5G au Canada.

Quant aux relations canado-américaines, M. O’Toole croit qu’il faut toujours veiller à maintenir de bonnes relations avec les États-Unis, quel que soit le locataire de la Maison-Blanche et aussi imprévisible soit-il. « Il y a des défis avec le président Trump », lâche-t-il au bout du fil. Mais en tant qu’ancien militaire, il rejette sans hésiter l’idée lancée par le président de recourir à l’armée pour maîtriser les manifestations dans les rues des villes américaines.

« Ce n’est pas le rôle des Forces armées d’intervenir contre ses propres citoyens. Je suis mal à l’aise avec cela. On a des forces policières. Ce n’est pas approprié pour les militaires », avance-t-il.

Enjeux sociaux

Durant la course, M. O’Toole a été accusé par son principal adversaire de souffler le chaud et le froid sur les enjeux sociaux comme l’avortement. En entrevue avec La Presse, l’ancien ministre tient à mettre les choses au clair.

C’est dommage, tous les mensonges venant de la campagne de M. MacKay. J’ai un bilan très clair sur les droits des personnes, y compris l’avortement. Je crois que les femmes ont le droit de choisir pour elles-mêmes.

Erin O’Toole

« À la Chambre des communes, j’ai toujours voté pour les droits de la personne, y compris en 2013 lors du vote sur le projet de loi privé d’un député du NPD sur la protection de l’identité sexuelle. M. MacKay, lui, a voté contre. J’étais l’un des 18 députés conservateurs qui ont voté pour. »

M. O’Toole a d’ailleurs reçu cette semaine l’appui du député ontarien Eric Duncan, premier député ouvertement gai à avoir été élu sous la bannière conservatrice.

M. O’Toole affirme avoir appris plusieurs choses durant son séjour dans les Forces armées canadiennes qui seront utiles en cette période hautement incertaine.

« J’ai appris la discipline, j’ai appris à travailler en équipe, j’ai appris le leadership. J’ai appris mon français dans les Forces armées au collège militaire royal. Je dis que je parle le français comme un soldat anglo ! […] Je serai le premier ancien combattant à devenir premier ministre depuis Lester B. Pearson », dit-il, rappelant que l’ancien premier ministre libéral avait servi sous les drapeaux durant la Seconde Guerre mondiale.

Deux autres candidats 

Derek Sloan

PHOTO JUSTIN TANG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Derek Sloan

En 2019, il est devenu le premier membre de l’Église adventiste du septième jour élu député de la Chambre des communes. Il est de la frange socialement très à droite du Parti conservateur. Pendant la crise de la COVID-19, il a attiré l’attention en accusant la Dre Theresa Tam, administratrice en chef de la santé publique, de déloyauté envers le Canada, alléguant que son allégeance allait à la Chine. Il a aussi pesté contre un projet de loi libéral visant à criminaliser les thérapies de conversion devant ses partisans, y voyant plutôt une façon de légaliser les abus envers les enfants. L’élu ontarien opposé à l’avortement brigue la direction pour être un rempart contre « la gauche idéologique », qui est selon lui animée par un « désir brûlant » de détruire la famille. L’homme de 35 ans ne parle pas le français. — Mélanie Marquis, La Presse

Leslyn Lewis

PHOTO FOURNIE PAR LA PRESSE CANADIENNE

Leslyn Lewis 

L’avocate de Toronto est la seule femme, la seule personne issue d’une minorité visible et la seule immigrée à convoiter le poste de chef du Parti conservateur. Celle qui n’est pas élue s’inscrit dans la mouvance conservatrice sociale de droite du parti ; elle a de fait décroché un « A » dans le bulletin de l’organisation antiavortement Campaign Life Coalition pour ses positions, notamment celle de ne « jamais » marcher dans un défilé de la Fierté. En entrevue avec CTV, fin mai, la candidate de 50 ans, qui est unilingue anglophone, a déclaré vouloir agrandir la grande tente bleue conservatrice « dans le respect des différences », que l’on soit « progressiste » ou « conservateur » sur le plan social. — Mélanie Marquis, La Presse