(Ottawa) Le sénateur Serge Joyal, qui se bat depuis des décennies pour protéger d’importants édifices patrimoniaux du pays, consacre son dernier combat législatif à la préservation de l’emblématique Château Laurier, à Ottawa.

Lee Berthiaume
La Presse canadienne

Le conseil municipal d’Ottawa a donné son approbation finale, en juillet, à la construction d’une annexe très controversée à l’édifice patrimonial centenaire situé sur la rue Wellington, à deux pas de la colline du Parlement et du canal Rideau.

L’annexe proposée consiste en un édifice très contemporain de sept étages, qui serait construit du côté nord de l’hôtel patrimonial de style «château».

Le projet est devenu un virulent sujet de discorde dans la capitale; les opposants soutiennent que l’architecture proposée serait une source de pollution visuelle et jurerait avec le style de l’hôtel existant, construit de 1909 à 1912 par la Compagnie de chemin de fer du Grand Tronc. Certains ont estimé que l’annexe ressemblait à un climatiseur géant, à un conteneur de marchandises ou à un radiateur vissé sur le flanc du château.

Serge Joyal

Le débat sur le plan proposé dure depuis plusieurs années et cinq concepts architecturaux, tous à peu près semblables, ont été soumis jusqu’ici.

Le projet a frappé un nouvel écueil en septembre. L’organisme Patrimoine Ottawa a déposé une poursuite en Cour supérieure de l’Ontario pour contester la décision du conseil municipal d’Ottawa d’autoriser la construction de l’annexe, évoquant un vice de procédure.

Bien que le Château Laurier ait été désigné comme lieu historique national du Canada en 1980, il s’agit d’un édifice privé sur lequel le gouvernement fédéral n’a pratiquement aucun pouvoir, a constaté Serge Joyal avec stupéfaction.

«La colline du Parlement ne jouit d’aucun statut juridique particulier et n’importe qui peut construire quoi que ce soit (autour) si le conseil municipal d’Ottawa l’autorise», explique-t-il. «En d’autres mots, le conseil municipal d’Ottawa est la seule autorité qui a son mot à dire sur cette zone.»

Les maisons Van Horne et Alcan à Montréal

M. Joyal, qui prendra sa retraite du Sénat le 1er février, à l’âge réglementaire de 75 ans, se bat pour préserver des bâtiments patrimoniaux depuis 1966. L’une de ses premières batailles visait à sauver la Maison Van Horne, sur la rue Sherbrooke Ouest à Montréal.

Construit en 1869, le manoir victorien a été acheté 20 ans plus tard par Sir William Cornelius Van Horne, président du Canadien Pacifique. En 1973, avec l’approbation du maire Jean Drapeau, il a été rasé au milieu de la nuit pour éviter les manifestations avant d’être remplacé par un gratte-ciel.

«Nous nous sommes battus contre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec jusqu’à ce qu’une meilleure réglementation et de meilleures lois soient adoptées», explique M. Joyal à propos de ce qui a suivi. «Et maintenant, au moins, nous avons les instruments nécessaires pour nous opposer aux changements qui, selon nous, remettent en cause l’intégrité des lieux historiques.»

PHOTO JEAN GOUPIL, LA PRESSE

La maison Van Horne lors de sa démolition le 9 septembre 1973.

M. Joyal a continué de s’impliquer dans la lutte contre la destruction de lieux historiques au Québec et ailleurs au pays. Ses efforts ont notamment permis de sauver la Maison Alcan, aussi sur la rue Sherbrooke Ouest à Montréal, et le quartier autour du Musée de l’histoire de Gatineau.

Le tollé entourant l’annexe du Château Laurier l’a interpellé.

«Je pensais que l’agrandissement de Château Laurier aurait été soumis à un examen minutieux en vertu des règlements et des lois du gouvernement fédéral», a-t-il déclaré à La Presse canadienne lors d’une récente entrevue.

«Et je me suis rendu compte qu’il n’y avait rien, qu’il n’y avait pas de véritable législation et qu’en fait, la Commission de la capitale nationale n’avait pas de pouvoir juridique pour exercer un contrôle et une surveillance sur les projets d’agrandissement (privés) autour de la colline du Parlement.»

Le comité du patrimoine de la Chambre des communes avait déjà relevé cette lacune en décembre 2017. Le comité avait souligné que le Canada était le seul pays du G7 à ne pas avoir de loi fédérale pour protéger les lieux patrimoniaux et historiques dans sa capitale.

Le sénateur Joyal espérait que les libéraux promettent une telle loi dans leur plateforme électorale, en vain. Il a donc décidé de porter lui-même le flambeau et a présenté au début du mois de décembre un projet de loi d’initiative parlementaire, son dernier avant de se retirer du Sénat.

Le projet de loi sera défendu par la sénatrice Patricia Bovey lorsque la chambre haute reprendra ses travaux le 4 février. La sénatrice du Manitoba est historienne de l’art et a dirigé des galeries d’art à Victoria et à Winnipeg.

M. Joyal n’est pas opposé à l’agrandissement du Château Laurier, mais il estime que le projet retenu est une «horreur» qui menace de défigurer les environs de la colline du Parlement.

«C’est le cœur du pays», dit-il. «Ce n’est pas seulement un lieu comme un autre où vous pouvez construire tout ce que vous voulez. Vous êtes au cœur d’un pays. […] C’est pourquoi j’ai pensé qu’il était temps de remédier à une importante lacune de notre système.»