(Ottawa) Pour la première fois en près de trois ans, un ministre des Affaires étrangères canadien foulera le sol africain pour une visite officielle. Une escale qui n’est pas étrangère au fait que la course au siège du Conseil de sécurité de l’ONU s’intensifie.

Mélanie Marquis Mélanie Marquis
La Presse

Le nouveau diplomate en chef du Canada, François-Philippe Champagne, met le cap sur l’Égypte cette semaine. Il s’envole vers Assouan afin de participer à un forum sur la paix et la sécurité chapeauté par le président Abdel Fattah al-Sissi.

« C’est l’un de mes premiers voyages officiels, et ça démontre tout mon attachement au continent africain. C’est une démonstration assez claire de ce que moi j’entends accorder à l’Afrique et à la Francophonie », a-t-il affirmé en entrevue avec La Presse de l’aéroport de Montréal.

Pendant ses trois années passées à la barre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland n’a jamais mis les pieds en Afrique. Elle en avait plein les bras avec la renégociation du nouvel ALENA 2.0 — un dossier qu’elle conserve dans son nouveau mandat.

Son successeur n’aura donc pas à le gérer. « Ça permet de faire autre chose », a commenté François-Philippe Champagne. 

La planète, c’est un grand terrain de jeu, alors on doit établir des priorités. Moi, ce que je dis, c’est que je renoue avec le continent africain.

François-Philippe Champagne, ministre des Affaires étrangères

Et à six mois du vote pour le siège temporaire au Conseil de sécurité des Nations unies, ce sera « définitivement » l’occasion de faire mousser la candidature du Canada, qui « veut se présenter comme un partenaire de choix pour les pays africains au Conseil », dit-il.

Des 193 États membres de l’ONU, 54 sont en Afrique. L’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), qui regroupe une majorité de pays africains, s’est récemment rangée derrière Ottawa, mais l’appui est non contraignant, le vote étant de toute façon secret.

Le ministre Champagne ne souhaite pas s’avancer sur les chances de victoire du Canada contre ses rivaux du même « groupe régional », la Norvège et l’Irlande, au scrutin de juin prochain. Pour emporter l’une des deux chaises, il faut les deux tiers des voix, soit 128.

« Je vais continuer à travailler pour faire valoir à quel point le Canada a une voix spéciale dans le monde. Aujourd’hui, les gens dans le monde peuvent voir le Canada comme le phare de la stabilité, de la prévisibilité, de la primauté du droit », affirme-t-il.

Un « bon début », mais…

Certains doutent néanmoins des chances de voir le Canada à la table en 2021-2022.

Parmi eux figure le professeur Jocelyn Coulon, qui a été conseiller de l’ex-ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion et qui a pourfendu ces dernières années l’approche du gouvernement de Justin Trudeau face à l’Afrique.

« C’est un bon début, mais ça va en prendre plus que ça. Si l’idée, c’est d’avoir des votes pour le Conseil de sécurité, ça commence à être tard », a-t-il commenté en entrevue avec La Presse au sujet du voyage de François-Philippe Champagne.

Le chercheur rattaché à l’Université de Montréal note au passage que « l’Égypte, c’est en Afrique, mais c’est surtout au Proche-Orient », et estime que si le ministre s’y rend, c’est qu’il a « certainement des choses à discuter sur des choses relatives à cette région ».

Le vote contre Israël

Peut-être que le vote du Canada en faveur de l’autodétermination des Palestiniens sur une résolution de l’ONU — une démarche initiée par l’Égypte, entre autres — fera l’objet de discussions au cours du voyage.

Un affront contre Israël que le ministre Champagne ne voit pas comme un changement de cap. Dans les faits, ce l’est, car depuis une quinzaine d’années, Ottawa était toujours, avec les États-Unis, contre les résolutions onusiennes condamnant l’État hébreu.

Il n’y a pas de changement de politique. C’est un vote sur 17 [à ce sujet].

François-Philippe Champagne, ministre des Affaires étrangères

« Il y a des moments, des fois, où le Canada doit faire entendre sa voix, et on l’a fait de cette façon-là, mais ça ne change en rien notre appui envers Israël et la communauté juive canadienne », lance le ministre.

Cette prise de position a inspiré à l’ancienne ambassadrice des États-Unis à l’ONU Nikki Haley une réaction au vitriol. Ottawa a « fait un pacte avec le diable », a-t-elle persiflé, attribuant ce geste à la quête canadienne pour un siège au Conseil de sécurité.

« Ce sont des propos qui m’ont surpris, a réagi François-Philippe Champagne. Je sais dans quel état d’esprit le Canada l’a fait. Je vais laisser aux autres leurs commentaires, mais je pense que les gens comprennent très bien pourquoi le Canada a fait ça. »

Le Conseil de sécurité est composé de cinq membres permanents avec droit de veto et de dix membres non permanents sans droit de veto. En 2010, sous Stephen Harper, le Canada s’était incliné devant l’Allemagne et le Portugal, du même « groupe régional ».