(Ottawa) Une majorité de députés libéraux élus le 21 octobre n’accéderont pas au Saint des Saints : le conseil des ministres. Toutefois, ils joueront un rôle essentiel pour éviter le renversement du gouvernement Trudeau et faire progresser son programme.

Stephanie Levitz
La Presse canadienne

En situation minoritaire, les postes de leader parlementaire du gouvernement, de whip en chef et de président de comité seront bien plus importants qu’ils ne l’étaient lorsque les libéraux étaient majoritaires à la Chambre des communes.

Ces rôles sont souvent distribués après la formation du conseil des ministres, mais M. Trudeau doit choisir une autre voie, dit Kevin Bosch, vice-président de Hill+Knowlton, un expert sur le fonctionnement du Parlement.

« On doit avoir les compétences pour gérer le Parlement, souligne-t-il. Auparavant, on aurait peut-être porté plus attention à la représentation géographique et aux autres données démographiques. Là, il faut commencer par trouver les élus, qui, on le sait, peuvent faire le travail au sein d’un gouvernement minoritaire. »

En 2015, M. Trudeau avait nommé un vétéran député, Dominic LeBlanc, au poste névralgique de leader du gouvernement à la Chambre des communes, mais après neuf mois de relations tumultueuses avec les partis d’opposition, il l’avait remplacé par Bardish Chagger, une recrue de la promotion 2015, dont la maîtrise du français soulevait des doutes sur sa capacité à exercer ses fonctions.

Le bilinguisme et une grande habileté à mener des négociations sont des atouts essentiels pour un leader du gouvernement, soutient M. Bosch.

La tâche du leader du gouvernement est de négocier avec les autres partis politiques pour bien faire fonctionner la Chambre des communes. Bien maîtriser ces relations est primordial en situation minoritaire. Le moindre faux pas peut favoriser le renversement du gouvernement. De plus, ce leader devra être bilingue puisque le Bloc québécois comptera 32 députés.

« Si on doit toujours passer par la traduction, il sera alors difficile d’établir une relation dont on peut avoir besoin pour faire avancer les dossiers », dit M. Bosch.

Le whip s’assure de la présence de tous les députés au moment des votes. « On a besoin de quelqu’un de compétent et de diligent. Il ne doit jamais jouer à la devinette. Il faut une personne qui est certaine des chiffres qu’elle a », mentionne M. Bosch.

Les comités

Les comités parlementaires joueront aussi un rôle important, puisque chaque projet y sera étudié à la loupe par l’opposition qui y formera la majorité.

Réélu dans la circonscription de Mont-Royal, le libéral Anthony Housefather, qui présidait le comité de la Justice et des Droits de la personne, souligne qu’en situation majoritaire, les élus gouvernementaux n’avaient pas vraiment besoin d’écouter les amendements présentés par leurs collègues de l’opposition.

Les choses sont différentes aujourd’hui, reconnaît-il. Les amendements pourront devenir une monnaie d’échange pour faire adopter un projet de loi du gouvernement. Le rôle des présidents changera en conséquence.

« Dans un parlement minoritaire, on aura besoin de plus de temps pour s’assurer de l’appui de certains des autres partis. Il y aura donc beaucoup de plus de discussions afin de trouver un accord pour les projets de loi », fait-il valoir.

Nathan Cullen, un ancien député néo-démocrate qui a connu cette réalité dans les années 2000, dit avoir aimé le travail des comités à l’époque. Selon lui, ils étaient plus démocratiques, plus stimulants.

« Le pouvoir est plus partagé en soi. Ce sont ceux qui peuvent négocier le mieux qui auront une plus forte influence, pas seulement le parti comptant le plus nombre d’élus au sein d’un comité, observe-t-il.

M. Cullen signale également qu’un gouvernement minoritaire n’est plus en mesure de bloquer les motions relatives aux violations des règles éthiques.

Le jeu conservateur

Ce nouvel élément est déjà au centre des préoccupations des conservateurs, qui eux aussi doivent songer à nommer les porte-parole du parti pour les divers dossiers.

Au cours de la dernière campagne électorale, le chef Andrew Scheer a déploré que les efforts des comités parlementaires pour tenter de creuser la question de SNC-Lavalin eussent été contrecarrés par la majorité libérale.

Au cours d’une entrevue accordée à La Presse canadienne, peu de temps après le scrutin, M. Scheer a annoncé que son parti avait l’intention d’utiliser son pouvoir accru.

«Je crois au Parlement, je crois au travail des parlementaires», dit-il. [Au cours des quatre dernières années], beaucoup de choses ont été approuvées par les comités. Nous allons nous assurer de respecter les résultats des élections tout en sachant bien que les comités peuvent jouer un rôle très important dans un gouvernement minoritaire. »