(Québec) Le gouvernement Legault compte annoncer rapidement, début octobre, un plan d’aide pour l’ensemble des médias écrits. Au cœur du projet, le crédit d’impôt sur la masse salariale réclamé par moult intervenants en commission parlementaire. Et d’ici à ce que l’oxygène parvienne aux journaux, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, devra sortir son chéquier pour assurer une « transition » sans turbulences.

Denis Lessard Denis Lessard
La Presse

Gabriel Béland Gabriel Béland
La Presse

Tommy Chouinard Tommy Chouinard
La Presse

Le temps presse, car à Québec, on a conscience que Groupe Capitales Médias, actuellement sous respirateur artificiel, ne pourra intéresser un éventuel repreneur tant que les règles du jeu ne seront pas connues. Le Conseil des ministres a discuté du problème à deux reprises, fin août. Plus récemment, une décision a été arrêtée : Québec n’attendra pas le programme fédéral, soumis aux aléas de la campagne électorale. Le gouvernement caquiste marche sur des œufs dans ce dossier ; l’aide aux médias n’a pas la cote dans la population.

Avant même le début de la commission parlementaire, fin août, le ministre des Finances, Eric Girard, avait rencontré beaucoup de groupes – l’orientation générale était dès lors arrêtée. Il pourra y avoir des gestes périphériques, touchant les frais exigés par Recy-Média pour le papier, par exemple, mais le centre de l’intervention restera le crédit d’impôt sur la masse salariale, a-t-on appris. « Les crédits d’impôts, c’est une approche que tout le monde favorise. Si on va là, quel est le pourcentage ? Sur quelle base on l’applique ? », explique le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, en entrevue avec La Presse.

PHOTO OLIVIER PONTBRIAND, ARCHIVES LA PRESSE

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie du Québec

Première balise, le programme annoncé par le gouvernement fédéral, qui prévoit des crédits d’impôt de 25 % sur la masse salariale, jusqu’à concurrence d’un salaire de 55 000 $. La tentation est grande pour Québec d’harmoniser son aide avec ces barèmes. Un comité fédéral avait recommandé au gouvernement Trudeau d’accorder une assistance de 35 % pour un revenu atteignant 85 000 $. Aussi, la décision du fédéral a-t-elle déçu, indique-t-on au gouvernement Legault. La tiédeur du fédéral met de la pression sur Québec pour qu’il hausse la barre.

Ces niveaux d’aide ont un impact évident sur le coût du programme, qui oscille entre 30 et 80 millions par année, dans un avenir prévisible. Le chiffre de 50 millions par année est fréquemment évoqué. Mais les variables sont déterminantes, notamment l’assiette des employés couverts. Les mesures concerneront-elles uniquement les journalistes-reporters, ceux qui produisent des nouvelles, ou comprendront-elles d’autres catégories d’employés qui participent à la production des publications ?

Hier, en entrevue, le ministre Fitzgibbon a évoqué 80 millions comme la limite supérieure de la facture envisagée par Québec.

Si on prend le plus demandant des groupes et qu’on extrapole [à l’ensemble des médias], on peut être dans une zone de 70-80 millions par année.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie

Pour lui, le gouvernement ne doit pas être une bouée de sauvetage. « Est-ce que c’est équitable que le seul contributeur soit le gouvernement ? Je pense que la réponse est non. Alors, combien sommes-nous prêts à mettre en tant que gouvernement, sur un budget de 110 milliards ? » On parle d’une mesure « à moyen terme ». « Ce ne sera pas infini. »

Réticences du public

Les contribuables sont perplexes devant l’intention de Québec d’injecter des fonds publics pour venir en aide aux journaux, croit M. Fitzgibbon. « Moi, je ne pense pas que la population veuille qu’on mette un montant énorme pour soutenir une industrie, les médias écrits, qui est brisée présentement, qui doit être ajustée. Il faut faire attention. Je pense qu’on ne sera pas bien perçus si on comble tout le déficit », dit-il.

Le programme devra durer « quelques années », convient-il.

Le droit à l’information est une valeur québécoise. Comme gouvernement, on ne peut pas perdre ça. Il y a un prix à payer et je pense qu’on va devoir payer un prix pendant quelques années.

Pierre Fitzgibbon, ministre de l’Économie

Comme la mise en place de crédits d’impôt prendra du temps, probablement un an observe-t-il, le ministère de l’Économie « aura de la pression » pour faire un pont en attendant le programme.

En point de presse, en matinée, commentant le reportage de La Presse sur les conditions posées par Québecor pour le sauvetage de Groupe Capitales Médias, le ministre Fitzgibbon avait prévenu : « Peut-être que ça va être très onéreux pour le gouvernement ou pour les intervenants de Capitales Médias d’avoir un repreneur, mais pour l’instant, nous ne le savons pas. »

Pour Québec, il ne fait pas de doute que les 10 millions avancés par Investissement Québec à Capitales Médias, l’an dernier, de même que les 5 millions décaissés rapidement pour assurer la survie du groupe fin août, ne seront jamais récupérés.

Projet de coopérative du groupe capitales médias : le Fonds FTQ attend un plan d’affaires

Le Fonds de solidarité FTQ « regarderait avec intérêt » un projet de coopérative d’employés du Groupe Capitales Médias pour assurer la survie des six journaux régionaux. Il exigera toutefois un plan d’affaires viable avant d’investir. « On ne peut pas investir dans un projet qui n’a aucune chance de réussir, dit Patrick McQuilken, conseiller principal aux communications du Fonds de solidarité FTQ. On a une obligation fiduciaire à l’égard de nos actionnaires. Mais on est un fonds de travailleurs, on a une mission socio-économique. » Outre le Fonds de solidarité FTQ, Fondaction de la CSN – un autre fonds de travailleurs – pourrait aussi faire partie d’un éventuel montage financier. Pour l’instant, aucune discussion n’a eu lieu entre les employés et des fonds de travailleurs. Le Fonds de solidarité FTQ a un actif net de 15,6 milliards, contre un actif net de 2,2 milliards pour Fondaction. — Vincent Brousseau-Pouliot, La Presse