(Ottawa) Le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) a détruit en 1989 un dossier sur Pierre Trudeau remontant à la Guerre froide, plutôt que de le remettre aux archives nationales, a appris La Presse canadienne.

Jim Bronskill
La Presse canadienne

Le service de renseignement se défend en disant qu’il n’a pu trouver une base juridique qui lui aurait permis de conserver ce dossier ou de le remettre aux archives.

Cette nouvelle a étonné et déçu nombre d’historiens.

« C’est simplement outrageant. Il n’y a pas d’autres mots pour décrire cela, a commenté John English, auteur d’une biographie fort réputée de l’ancien premier ministre fédéral. Leur justification est faible. »

Selon Steve Hewitt, qui a raconté l’histoire des services secrets du pays, cette mesure n’est rien de moins qu’un crime contre l’histoire canadienne.

« Cette destruction injustifiée réclame une intervention parlementaire pour s’assurer que les documents importants d’un point de vue historique qui sont détenus par des agences gouvernementales soient préservés au lieu de disparaître dans un néant orwellien », a déclaré M. Hewitt, de l’Université de Birmingham.

Le dossier sur Pierre Trudeau est l’un des centaines de milliers de dossiers que le SCRS avait hérités dans les années 1980 après la dissolution de l’ancien département de sécurité de la GRC à la suite d’une série de scandales.

Au cours de la Guerre froide, le corps policier avait espionné un grand nombre d’individus et d’organisations : universitaires, syndicalistes, écologistes, pacifistes et indépendantistes québécois.

En 1988, James Kelleher, le ministre fédéral responsable du SCRS à l’époque, avait ordonné un tri des nombreux dossiers.

Certains dossiers, comme celui volumineux de l’ancien premier ministre du Québec René Lévesque, et ceux des anciens chefs néo-démocrates David Lewis et Tommy Douglas, ont été transmis aux archives nationales.

D’autres ont été détruits, comme ceux des anciens premiers ministres fédéraux John Diefenbaker et Lester Pearson. Certains ont été transférés aux services de renseignements actifs du SCRS.

Les dossiers de sécurité sur des individus ne peuvent être divulgués en vertu de la Loi sur l’accès à l’information que 20 ans après leur décès. Jusque-là, même l’existence d’un dossier est gardée secrète pour des raisons de confidentialité.

Les rumeurs d’un dossier sur Pierre Trudeau circulent depuis des décennies.

Un mémorandum daté de 1959 figurant dans le dossier de René Lévesque indiquait que des agents d’infiltration avaient dûment noté la présence de M. Trudeau à une réunion animée par un artiste montréalais.

Le FBI, qui travaillait depuis longtemps en étroite collaboration avec la GRC, a surveillé M. Trudeau pendant plus de 30 ans, même pendant qu’il était premier ministre du pays.

Le dossier de M. Trudeau au FBI compte 151 pages fortement censurées. Il a été publié quelques mois à peine après le décès de l’ancien premier ministre, en septembre 2000, conformément aux pratiques de divulgation américaines.

La Presse canadienne a récemment demandé à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) et au SCRS le dossier de Pierre Trudeau, peu avant le 20e anniversaire de son décès, compte tenu du temps nécessaire au traitement de telles requêtes.

BAC a rapidement répondu qu’il n’y avait pas de dossier Trudeau dans ses archives. Le SCRS a déclaré que le dossier avait été détruit le 30 janvier 1989.

Dans une réponse écrite, le service de renseignement dit avoir conclu en 1988 que le dossier sur M. Trudeau n’était pas conforme aux limites imposées par la Loi sur le SCRS. Il était aussi en deçà des normes de préservations définies par BAC, a soutenu le SCRS.

« Le SCRS prend très au sérieux les considérations de confidentialité liées à son travail. Nous sommes déterminés à faire en sorte que la conservation des informations continue à être conforme à toutes les lois et à toutes les instructions ministérielles », a-t-il souligné.

De plus, les directives et règlements établis par BAC « sont toujours suivis pour déterminer si les fonds du SCRS ont une valeur archivistique ».

Le SCRS a refusé de préciser la raison pour laquelle le dossier de M. Trudeau avait été purgé.

Quand la destruction des dossiers de MM. Pearsons et Diefenbaker avait été révélée, il y a sept ans, le service de renseignement avait dit que ceux-ci avaient été compilés au plus fort de la Guerre froide.

« C’est une époque où, comme l’ont soutenu certains historiens, la communauté du renseignement a été parfois confrontée à des menaces qui, avec le recul, pourraient nous paraître exagérées aujourd’hui. »

Mais pour les historiens, cela n’est pas une bonne raison pour effacer des archives les dossiers de sécurité d’anciens premiers ministres.

« [C’est le genre de pratique] attendue d’un État autoritaire et non d’une démocratie qui valorise son histoire », a dit M. Hewitt.

Selon l’historien Robert Bothwell, de l’Université de Toronto, des dossiers de sécurité comme celui de Pierre Trudeau ont tendance à en révéler davantage sur les espions que sur le sujet de la surveillance. Néanmoins, tous documents importants doivent être conservés.

« Lorsqu’il s’agit d’un premier ministre, ces dossiers ont une valeur historique, a-t-il déclaré. C’est une norme assez claire. »