Debout, seul, le député parle. Et parle encore, dans l'écho de la salle presque vide. Il s'interrompt pour une gorgée d'eau. Puis reprend la parole.

SIMON-OLIVIER LORANGE LA PRESSE

À peu de choses près, on croirait assister à une diffusion en boucle d'un épisode d'Infoman. Mais le monologue du député Pierre Poilievre, qui dure depuis lundi matin et qui pourrait encore s'étirer jusqu'à demain, n'a rien d'une blague. Il est même en phase parfaite avec les gestes d'obstruction des activités parlementaires faits depuis quelques semaines par le Parti conservateur.

L'affaire SNC-Lavalin a en effet réveillé une flamme rebelle chez les députés de l'opposition officielle. On en a eu un avant-goût il y a deux semaines : alors que le ministre des Finances devait s'adresser à la Chambre des communes pour défendre son budget, les représentants conservateurs ont multiplié les interventions procédurales pendant une heure pour retarder son discours, avant de chahuter au point d'enterrer la voix du ministre Bill Morneau lorsque celui-ci a finalement pris la parole.

Le lendemain, les troupes d'Andrew Scheer inscrivaient 257 votes au feuilleton et forçaient du même coup les parlementaires à se soumettre à un marathon de plus de 30 heures en chambre sans interruption.

Et nous voilà finalement au discours-fleuve de Pierre Poilievre, reconnu sur la colline du Parlement pour sa capacité à s'exprimer à l'infini, sans notes. Depuis deux jours, il est là du matin jusqu'à l'heure du souper - avec une pause pendant la période de questions - à dénoncer sans relâche les agissements du gouvernement Trudeau dans l'affaire SNC-Lavalin, promettant de s'interrompre seulement si le premier ministre donnait le feu vert à une enquête sur cette saga. Il se permet quelques digressions, mais revient systématiquement à son point de mire.

« C'est le rôle de l'opposition de faire tout ce qu'elle peut pour attirer l'attention. »

- Philippe Lagassé, spécialiste du système parlementaire britannique et professeur à l'Université Carleton

« Ça sert uniquement à s'assurer qu'on ne discute pas du budget ni des projets de loi, mais juste de l'ancienne ministre [Jody Wilson-Raybould] et de la controverse », dit M. Lagassé.

Dans les règles

Pierre Poilievre ne brise pourtant aucune règle puisque le protocole prévu aux Communes accorde à la première opposition un temps de parole illimité pendant les quatre jours alloués au débat sur le budget.

À ce compte, les conservateurs n'ont rien inventé, insiste Jean-François Godbout, professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal et expert en institutions politiques canadiennes. Selon lui, cette période de débat est même assez rarement consacrée... au budget.

« C'est, historiquement, une occasion de parler de griefs contre le gouvernement », dit-il.

Cette tradition remonte même aux années où la monarchie avait encore préséance sur le Parlement britannique. Le roi d'Angleterre devait alors écouter les « grievances before supply » des représentants de la population avant de faire approuver ses décisions financières.

En outre, ajoute M. Godbout, jusqu'au début du XXe siècle, les oppositions avaient passablement d'outils pour s'imposer dans le débat. Les élections fédérales de 1896 et 1911 ont même été provoquées après des obstructions complètes des travaux parlementaires.

Toutefois, les règles imposées aux Communes au fil des années et les pouvoirs conférés au parti élu - notamment le bâillon et la clôture pour imposer un vote - ont graduellement réduit le pouvoir de nuire des oppositions minoritaires.

Leurs occasions de s'imposer se sont donc raréfiées, si bien que des circonstances comme le débat sur le budget deviennent des prétextes pour « ralentir le rouleau compresseur que représente l'agenda du gouvernement dans les travaux parlementaires », poursuit M. Godbout.

Pierre Poilievre n'en est d'ailleurs pas à son premier rodéo. Le jour même du dépôt du budget, le 19 mars, alors que tous ses collègues conservateurs s'étaient retirés de la chambre en signe de contestation face au gouvernement, il était resté seul de son camp pour terminer le débat en cours.

Il n'est donc pas étonnant que les conservateurs aient une fois de plus envoyé « leur meilleur joueur » pour monologuer devant les Communes désertes, estime Philippe Lagassé.

« Il est doué pour les discours, pour tout ce qui entoure la performance parlementaire. »

- Philippe Lagassé, professeur à l'Université Carleton

M. Poilievre a décliné notre demande d'entrevue, hier.

Des précédents

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) y a lui aussi mis du sien au cours des dernières années pour obstruer les travaux du Parlement. En 2012, le député Peter Julian livrait un discours de 12 heures étalé sur quatre jours. Et l'année précédente, le parti, alors mené par Jack Layton, avait forcé la tenue d'un débat-marathon de 58 heures, débattant jour et nuit jusqu'à l'adoption d'une loi spéciale forçant les employés de Postes Canada à rentrer au travail.

Il est néanmoins difficile de mesurer les effets réels de ces tactiques d'obstruction du Parlement, concluent nos deux experts.

« Ils feraient quoi, de toute façon ? s'interroge Philippe Lagassé. C'est leur rôle de continuer à s'assurer que les Canadiens portent encore attention à cette question-là [SNC-Lavalin]. On ne sait pas si ça fonctionne, mais ils montent dans les sondages et on parle d'eux aux nouvelles. »

Jean-François Godbout soulève pour sa part l'hypothèse que ce n'est pas tant la population en général qui est visée par les mesures de visibilité, mais bien la base conservatrice.

« Est-ce que ça intéresse le monde ? Probablement pas. Mais si le but est de mobiliser les conservateurs, ils vont entendre le message. Peut-être bien que c'est à ce niveau-là que ça va se jouer. »